Plus de 100 000 garçons et filles ont immigré au Canada en provenance du Royaume-Uni entre les années 1860 et les années 1940. Appelés les « petits immigrés anglais », ces jeunes étaient orphelins ou issus de familles pauvres. Des organismes caritatifs comme l’Armée du Salut estimaient que ces enfants auraient de meilleures perspectives d’avenir dans les dominions et colonies britanniques qu’au Royaume-Uni. Un grand nombre d’entre eux ont fini par travailler sur des fermes ou comme domestiques. Si certains étaient bien traités, d’autres ont été négligés, maltraités et victimes d’abus. On estime que plus de 10 % de la population canadienne descend de ces petits immigrés anglais.
Contexte
Le 14 avril 1826, Robert Chambers, un obscur magistrat de police de Londres en Angleterre, déclare devant un comité du Parlement britannique chargé de l’immigration : « Je trouve que Londres est devenue trop peuplée d’enfants ». Robert Chambers est alarmé par le nombre de jeunes, victimes de la pauvreté chronique qui sévit dans l’est de Londres, qui mendient dans les rues et dorment dans les caniveaux. Il formule une recommandation, qui est probablement dans l’esprit d’autres personnes et qui se concrétise plusieurs décennies plus tard dans l’un des mouvements les plus draconiens de l’histoire de l’immigration. Il recommande que les enfants excédentaires de la Grande-Bretagne soient envoyés au Canada pour aller travailler sur les fermes.
« Visionnaires sociales » et immigration d’enfants
Quatre décennies plus tard, en 1859, quatre femmes, qui sont considérées comme les visionnaires sociales de l’époque, sont justement prêtes à exécuter ce projet et elles établissent des refuges à Londres et à Liverpool. Ces refuges sont en fait des stations intermédiaires à partir desquelles les enfants sont envoyés outre-mer vers les promesses supposément radieuses du Canada.
La plus célèbre de ces quatre femmes est Annie Macpherson qui, avec l’aide de ses sœurs Rachel et Louisa, envoie près de 14 000 enfants au Canada pendant plusieurs décennies. Une autre de ces femmes, Maria Rye, est une femme à la volonté de fer dont les enfants, toutes des filles, sont envoyées de Londres à leur « foyer d’accueil occidental » situé à Niagara-on-the-Lake en Ontario. De cet endroit, elles sont ensuite réparties comme aides ménagères, mais elles finissent habituellement comme ouvrières agricoles dans le sud de l’Ontario.
À son apogée, dans les années précédant et suivant immédiatement l’année 1900, des dizaines de personnes et de petites organisations envoient des enfants au Canada. Ces derniers sont principalement des enfants dont les parents vivent dans la pauvreté ou des enfants abandonnés trouvés dans des couvertures ou des paniers, là où leurs parents les ont laissés avec l’espoir que quelqu’un s’occupe d’eux.
La figure la plus célèbre de cette immigration infantile est Thomas John Barnardo, dont le travail commencé en 1870 prend une ampleur considérable en raison de son zèle. Il suit une formation en médecine et en théologie, et après avoir renoncé à son rêve de partir en Chine en tant que missionnaire, il crée plusieurs refuges pour enfants dans l’est de Londres. Au cours de l’histoire du mouvement, l’organisation de Thomas John Barnardo envoie environ 30 000 enfants au Canada, dans des foyers qu’il a établis à Peterborough et à Toronto, et pendant un certain temps, dans une ferme qu’il a établie à Russell au Manitoba.
Travail forcé
Ces enfants (dont la majorité a en moyenne entre 8 et 16 ans, bien que plusieurs d’entre eux arrivent au Canada âgés de 4 et 5 ans) sont presque toujours d’abord emmenés dans des foyers d’accueil en Ontario, situés à Belleville, à Stratford, à Niagara-on-the-Lake et à Toronto. Des annonces sont généralement publiées dans les journaux locaux pour annoncer l’arrivée d’un nouveau groupe d’enfants et pour inviter les fermiers à visiter le foyer d’accueil pour y trouver un « garçon de ferme » ou une « fille de ferme ».
L’enfant est rarement adopté, il est plutôt placé sous contrat et le fermier lui fournit en échange le logement, une modeste allocation (déposée dans un compte en fiducie jusqu’à ce que l’enfant atteigne sa majorité) et de l’éducation. Très souvent, peu de ces obligations sont respectées. Comme on peut s’y attendre, il y a de très nombreux cas de maltraitance et d’abus de toutes sortes, que ce soit sur le plan physique, psychologique et mental. Les enfants sont souvent renvoyés au foyer d’accueil sous prétexte qu’ils sont inadaptés; ils sont trop petits, trop lents ou trop difficiles.
Enquête et controverse
Dans de nombreux cas, ceux qui envoient les enfants et ceux qui surveillent leur placement au Canada ont des motivations nobles. Ils croient que la vie à l’air pur sur une nouvelle terre, en plus du travail acharné et d’une discipline saine garantira un développement équilibré. Souvent, trop souvent, il s’agit d’un rêve naïf, sans aucune compréhension des besoins d’un enfant et sans aucune conscience des conditions dans lesquelles ces enfants sont placés.
Dès ses premières années, cette pratique consistant à envoyer des enfants de la Grande-Bretagne au Canada fait l’objet d’enquêtes et de fortes controverses. Quatre ans seulement après sa mise en œuvre, un commissaire britannique passe plusieurs semaines au Canada pour visiter les foyers qui accueillent les enfants et les fermes où ils sont placés; il critique sévèrement le caractère aléatoire de l’ensemble de l’opération, tant dans la sélection des familles fermières qui accueillent ces enfants que dans la supervision ultérieure de leur placement, qui dans le cas de Maria Rye est pratiquement inexistante. Le fait que, malgré ces critiques précoces et sévères, ces programmes continuent jusqu’au 20e siècle est la preuve de l’influence de la demande du marché pour une main-d’œuvre bon marché.
Certains jeunes s’en sortent relativement bien. Dans la plupart des cas des très jeunes enfants qui sont trop jeunes pour travailler, ils sont accueillis dans des familles simplement comme des enfants, non pas comme des ouvriers. Mais de nombreux jeunes souffrent de graves abus physiques ou psychologiques étant donné qu’ils sont isolés sur des fermes sans pratiquement aucune surveillance, où les ouvriers agricoles adultes sont souvent des vagabonds indésirables. La pratique même de l’immigration des enfants les déracine pendant la période la plus cruciale de leur vie, les expédie comme de la marchandise, les place dans un milieu étranger et les met au travail; ils sont littéralement privés de leur enfance.
Le saviez-vous?
On estime que 10 000 petits immigrés anglais se sont portés volontaires pour servir dans le Corps expéditionnaire canadien durant la Première Guerre mondiale. Deux d’entre eux ont reçu la Croix de Victoria pour leur bravoure; Claude Nunney et Walter Rayfield.
Critiques et changements
Lorsqu’arrivent les années 1920, des voix sérieuses s’élèvent au Canada pour remettre en question le principe de l’immigration infantile. Au cours de l’été de 1924, Charlotte Whitton, directrice du Conseil canadien de développement social, affirme que ces programmes sont inhumains. James S. Woodsworth, député respecté et plus tard premier chef de la Fédération du Commonwealth coopératif (FCC), ajoute son opinion à la Chambre des communes : « Nous amenons des enfants au Canada sous le couvert de la philanthropie, et nous en faisons une main-d’œuvre à bon marché ».
Également en 1924, la Bondfield Commission vient de Grande-Bretagne avec le même objectif que celui qu’avait eu la British Commission composée d’un seul homme dès les premières années de l’immigration infantile; inspecter les foyers et examiner le bien-être des enfants. En novembre de cette même année, la Bondfield Commission émet l’avis que seuls les enfants de plus de 14 ans (âge légal pour quitter l’école) doivent obtenir la permission d’immigrer.
Pendant le reste des années 1920, seuls des adolescents plus âgés arrivent au Canada. Ensuite, lorsque l’économie du pays commence à décliner et que le mouvement syndical intensifie son opposition de longue date à ces programmes, le nombre d’enfants commence à diminuer. En fin de compte, bien que l’immigration infantile ait été remise en question par des Canadiens et Canadiennes qui en voyaient les nombreuses failles, ce n’est pas une prise de conscience éclairée qui met fin à cette longue période de l’histoire canadienne, mais plutôt la crise des années 1930.
Legs et excuses
En 2009, Kevin Rudd, le premier ministre de l’Australie, présente des excuses officielles pour le rôle du pays dans le programme des petits immigrés anglais; Gordon Brown, le premier ministre britannique, fait de même en 2010. En janvier 2010, le gouvernement canadien désigne l’année 2010 « Année des petits immigrés anglais », « en reconnaissance des épreuves endurées par ces petits immigrés anglais ainsi que de leur persévérance et leur courage pour surmonter ces épreuves ». Postes Canada émet un timbre commémoratif en septembre 2010.
Après d’intenses pressions exercées par Home Children Canada et par des politiciens de tous les partis, ainsi que par l’ancien chef du Bloc québécois Gilles Duceppe (lui-même descendant d’un petit immigré anglais), la Chambre des communes du Canada présente des excuses le 16 février 2017 :
« La Chambre reconnait l’injustice, les abus et les souffrances endurés par les petits immigrés anglais, ainsi que les efforts, la participation et la contribution de ces enfants et de leurs descendants au sein de nos communautés; elle présente ses sincères excuses aux enfants britanniques qui ont été placés et qui sont encore en vie, ainsi qu’aux descendants de ces 100 000 personnes qui ont été expédiées de Grande-Bretagne au Canada entre 1869 et 1948, arrachées à leurs familles pour servir principalement de main-d’œuvre bon marché une fois arrivées au Canada. »
Le 7 février 2018, la Chambre des communes adopte une motion qui déclare le 28 septembre de chaque année Journée des petits immigrés anglais au Canada. En date de 2025, aucun premier ministre canadien n’a encore présenté d’excuses officielles.











