L’histoire du fort Saint-Jean, situé sur les bords de la rivière Richelieu, témoigne de 350 ans d’occupation militaire. À partir de 1666, le site sert de relais et d’entrepôt aux troupes du régiment de Carignan-Salières pour combattre les Haudenosaunee. Plus tard, le fort est occupé par les troupes françaises du marquis de Montcalm et même par l’armée révolutionnaire américaine. (Voir La Révolution américaine et le Canada.) Aujourd’hui, le Collège militaire royal de Saint-Jean se dresse à cet emplacement.
L’enjeu du Richelieu
La rivière Richelieu servait déjà d’axe de communication nord-sud pour les Premières Nations avant la colonisation européenne. Elle donne accès au fleuve Saint-Laurent vers le nord et au lac Champlain vers le sud, qui mène au fleuve Hudson. Cette voie navigable représente autant un avantage militaire qu’une potentielle faiblesse pour le système défensif de la Nouvelle-France. La rivière devient le théâtre d’affrontements lors de la majorité des conflits des périodes coloniales française et britannique.
Premier fort en 1666
Dès 1665, la colonie souhaite freiner les raids des Haudenosaunee (voir Guerres iroquoises) qui limitent la colonisation française dans la région de Montréal et le développement économique de la Nouvelle-France. ( Voir Peuplement de la Nouvelle-France.) Les gouverneurs Alexandre de Prouville de Tracy puis Daniel de Rémy de Courcelle ordonnent la construction d’une série de cinq fortins le long de la rivière Richelieu, surnommée la rivière des Iroquois : Richelieu (Sorel), Saint-Louis (Chambly), Sainte-Thérèse, l’Assomption (Saint-Jean) et Sainte-Anne (île La Motte).
La construction du fort de l’Assomption débute en 1666. Il est d’abord appelé ainsi, car sa construction aurait été complétée le 15 août, jour de l’Assomption dans le calendrier religieux catholique. Par contre, dès 1667, le marquis Alexandre de Prouville de Tracy le désigne plutôt sous le nom de fort Saint-Jean-Baptiste dans une lettre au ministre Jean-Baptiste Colbert. Le nom est ensuite abrégé à Saint-Jean.
Cette fortification se situe à proximité de la rivière Richelieu et à la tête de rapides qui s’étirent jusqu’au fort Chambly, ce qui en fait un lieu de portage obligé. Le fort a pour objectif de fermer l’accès des forces ennemies au fleuve Saint-Laurent. Il ouvre aussi la route vers les Haudenosaunee tout en protégeant une éventuelle retraite française.
Le fort Saint-Jean sert de relais et d’entrepôt pour les troupes. La première garnison est composée d’une vingtaine de soldats du régiment de Carignan-Salières, sous le commandement du capitaine Alexandre Berthier. Dès l’année suivante, un traité de paix est signé avec les Haudenosaunee et le fort est abandonné à partir de 1672.

Au début des années 2010, des fouilles archéologiques mettent au jour des vestiges du premier fort sur le site du Collège militaire royal de Saint-Jean. Toutefois, aucune description ne subsiste et les traces archéologiques ne permettent pas de s’en faire un portrait précis. Il ressemblait possiblement aux autres forts richelois : de forme carrée ou rectangulaire, avec quatre bastions, entouré d’une double palissade de bois de 120 pieds de côté et d’une quinzaine de pieds de haut, muni d’une banquette pour en permettre la défense.
Second fort en 1748
Lors de la guerre de Succession d’Autriche, les autorités coloniales prennent conscience, de nouveau, de l’utilité d’un fort à cet endroit. Cette fois-ci, ce sont les colonies britanniques qui exercent une pression sur la frontière. Le fort Saint-Frédéric, érigé plus au sud en 1731, protège l’accès à la rivière Richelieu. Toutefois, il est beaucoup trop éloigné du cœur de la colonie française pour être ravitaillé rapidement. Il a besoin d’un relais.
Le site de l’ancien fort Saint-Jean semble tout désigné. En mars 1748, Roland-Michel Barrin de La Galissonière confie la construction d’un nouvel ouvrage militaire à l’ingénieur Gaspard-Joseph Chaussegros de Léry, fils.
En mars 1749, la construction du fort est complétée. Celui-ci est modeste et imparfait, faute de moyens financiers; il est en pieux, de 200 pieds de côté, et munis de quatre bastions. Une voie de communication est également construite entre le fort et La Prairie, près de Montréal, pour faciliter le ravitaillement .

En juillet 1749, le botaniste suédois Pehr Kalm y fait un court séjour. Il ne manquera pas de le surnommer le fort de Marengouins. (Voir Moustique.)
Pendant la guerre de Sept Ans, le fort Saint-Jean sert de point d’appui pour les différentes campagnes du lac Champlain. En 1756, un chantier naval est en activité. En 1757, le marquis Louis-Joseph de Montcalm approuve des travaux additionnels proposés et supervisés par l’ingénieur Jean-Nicolas Desandrouins. D’ailleurs, Montcalm passe par le site en 1758, alors qu’il s’apprête à se rendre au fort Carillon. (Voir aussi Bataille de Carillon.)
À la fin août 1760, alors que l’armée britannique marche vers Montréal, l’armée française abandonne et met hors d’usage les forts de la vallée du Richelieu. Le fort Saint-Jean, alors sous le commandement Jean-Georges Dejean de Roquemaure, n’y échappe pas; il est incendié dans la nuit du 29 au 30 août.
Révolution américaine
Dans le contexte de la guerre d’indépendance américaine, le fort Saint-Jean reprend à nouveau du service. À la mi-mai 1775, l’armée rebelle, dirigée par Benedict Arnold, fait une première incursion jusqu’au fort Saint-Jean en remontant le lac Champlain. La garnison du fort, composée d’une douzaine de militaires britanniques, n’offre aucune résistance. Benedict Arnold capture un des bateaux et coule les autres embarcations pour empêcher une poursuite par l’armée britannique, puis retourne au fort Crown Point. (Voir Crown Point.) Le gouverneur Guy Carleton réalise alors que le fort est vulnérable et que l’accès au Canada dépend de la capacité de l’armée britannique à repousser l’ennemi sur la rivière Richelieu. Il ordonne que le fort soit reconstruit, en partie sur les vestiges du fort de 1748, et que sa défense soit renforcée, par deux redoutes notamment. Dès la fin mai 1775, environ 500 militaires britanniques, 100 volontaires canadiens et des guerriers kanyen’kehà:ka y sont détachés, sous les ordres du major Charles Preston.
À partir du 17 septembre 1775, le commandant rebelle Richard Montgomery arrive avec moins de 1 500 hommes pour assiéger le fort. Grâce à sa petite flotte, l’armée rebelle parvient à ériger des batteries d’artillerie pour bombarder le fort. Plusieurs facteurs ne favorisent ni les assiégeants ni les assiégés : maladie, manque de munitions et de nourriture, températures froides et humides.
Après plus de 45 jours de siège, l’armée britannique capitule le 2 novembre et reçoit les honneurs de la guerre pour sa défense exemplaire. La voie vers Montréal est dorénavant ouverte aux rebelles américains; la ville capitule le 13 novembre. Néanmoins, le délai occasionné par la résistance britannique est possiblement à l’origine de l’échec du siège de Québec pendant l’hiver de 1775 à 1776.
Les rebelles américains occupent le fort Saint-Jean durant ce même hiver. Ils se servent des installations comme hôpital, entrepôt et relais. En juin 1776, l’armée britannique reprend le contrôle du fort et en chasse les rebelles, qui avaient déjà incendié les infrastructures.
N’ayant plus aucun doute que le fort représente un pivot stratégique pour lutter contre les rebelles américains, l’armée britannique le reconstruit et développe le chantier naval. Maîtriser la navigation sur la rivière Richelieu et le lac Champlain est un enjeu pour les deux camps. On dénombre plus d’une vingtaine d’embarcations construites ou assemblées au fort Saint-Jean durant l’été 1776, notamment deux goélettes et une frégate. Ils contribueront aux victoires britanniques de l’île Valcour en octobre 1776 et de Ticonderoga en 1777.
Au lendemain de la signature du traité de Paris en 1783, une période paisible s’amorce et le fort devient un poste de douane.
19e siècle
Au cours du 19e siècle, deux conflits viennent de nouveau troubler la quiétude du fort. Durant la guerre de 1812, il sert d’arsenal et de base à cause de sa proximité avec la frontière américaine. Puis, au cours des Rébellions des patriotes de 1837 à 1838, on y installe un hôpital et des casernes pouvant accueillir 800 militaires pour endiguer la situation dans la vallée du Richelieu.
Collège militaire royal de Saint-Jean
La vocation d’enseignement du site débute en 1883. Les écoles d’infanterie, de cavalerie et de génie de l’armée canadienne naissante occupent les vestiges du fort. En 1952, le Collège militaire royal de Saint-Jean est fondé pour accueillir les élèves officiers francophones. Fermé en 1994, à la suite de restrictions dans le budget de la défense nationale, puis réouvert en 2007, le collège poursuit, encore aujourd’hui, sa mission d’éducation militaire.