Avant et pendant la Révolution américaine, les colons américains ont mené une campagne de propagande dans la colonie britannique du Canada. L’objectif de cette campagne était de persuader le Canada français de devenir la 14e colonie et de se joindre à la rébellion contre la Grande-Bretagne. Cette propagande a d’abord pris la forme d’appels à l’action. Le message central était que la Grande-Bretagne tyrannisait ses colonies, et que le fait de se joindre à la rébellion apporterait liberté et bonheur aux Canadiens français. Des agents et sympathisants américains au Canada contribuaient également à diffuser ce message, y ajoutant souvent des rumeurs selon lesquelles les Britanniques prévoyaient d’augmenter les impôts ou de déporter les Canadiens français. Cette campagne de propagande a aidé à affaiblir le soutien à la domination britannique avant l’invasion américaine de 1775, mais elle a perdu de son élan face à la contre-propagande des autorités britanniques et à l’hostilité croissante de la population envers les troupes américaines, qui s’emparaient des biens et pillaient les propriétés.

Contexte
Les relations entre la Grande-Bretagne et ses colonies américaines sont déjà tendues en 1774 lorsque le Parlement britannique adopte l’Acte de Québec. Cette loi est une tentative pour apaiser la majorité canadienne-française de la colonie en lui permettant de pratiquer le catholicisme, malgré les lois anti-catholiques en vigueur en Grande-Bretagne et dans ses colonies, et lui permettant également de conserver ses lois traditionnelles en matière civile. La loi étend aussi les frontières du Canada, que la Grande-Bretagne appelle la Province de Québec, afin qu’elles correspondent davantage à celles de la Nouvelle-France, nom donné au Canada sous le régime français.
Ces mesures provoquent la colère des colons américains qui s’attendent à ce que le Canada devienne une colonie anglophone et protestante comme la leur, confinée à l’intérieur des frontières plus restrictives fixées par la Grande-Bretagne lorsqu’elle a officiellement pris possession du Canada en 1763. Une rumeur se répand selon laquelle la Grande-Bretagne a l’intention d’armer les Canadiens français pour attaquer les Treize Colonies. Inquiets, les délégués du Congrès décident d’intervenir.
Lettres du Congrès continental
Le Congrès continental adresse sa première d’une série de lettres ouvertes aux Canadiens le 26 octobre 1774, les invitant à se joindre aux Treize Colonies pour combattre ce qu’il qualifie de tyrannie britannique qui prive les colons de leur liberté. Dans cette lettre, le Congrès vante les mérites du gouvernement représentatif et des lois britanniques et il informe les Canadiens français des droits qui, selon lui, leur sont refusés par le gouvernement britannique. Les profondes différences religieuses entre les colonies majoritairement protestantes et les Canadiens français qui sont majoritairement catholiques sont passées sous silence. L’appel suggère que l’union proposée pourrait ressembler aux cantons suisses, où les États catholiques et protestants vivent ensemble « dans la plus grande concorde et la plus grande paix ». Le Congrès les invite à envoyer des délégués à la prochaine réunion du Congrès continental en mai 1775. Il demande également aux Canadiens français de réfléchir à la question de savoir s’ils souhaitent que les colons américains soient « des amis indéfectibles ou vos ennemis jurés ». Le Congrès envoie des lettres semblables le 29 mai 1775 et le 24 janvier 1776.
Messages des colonies et des chefs militaires
Le Congrès du Massachusetts fait écho à ce message d’amitié mêlé de menace dans sa lettre aux Canadiens du 21 février 1775. Le Congrès provincial de New York se joint à ce message le 26 mai 1775. Les chefs militaires rebelles George Washington, Philip Schuyler et Richard Montgomery publient à leur tour des missives séparées alors que l’Armée continentale commence une invasion du Canada en septembre 1775. Après l’entrée en guerre de la France aux côtés des Américains, le marquis de La Fayette et Charles-Hector, comte d’Estaing, lancent chacun un appel aux Canadiens français, soulignant leur héritage français commun et les intentions amicales des Américains. Les lettres écrites après le 4 juillet 1776 passent de la demande de réparation des griefs à un appel à l’indépendance pure et simple.

Appel personnel
En l’absence de réponse des Canadiens, le Congrès continental décide, le 15 février 1776, que Benjamin Franklin, Samuel Chase et Charles Carroll de Carrollton doivent se rendre à Montréal pour plaider leur cause en personne. À cette époque, les troupes américaines occupent Montréal et Trois-Rivières, et sont en train d’assiéger la ville de Québec. Le Congrès demande que la mission comprenne un prêtre catholique, qui pourrait intercéder auprès du clergé local, et un imprimeur français, qui pourrait utiliser sa presse pour leur propagande.
Leur approche se veut plus conciliante. Le Congrès donne pour instruction aux commissaires de promettre aux Canadiens que leur religion et leurs biens seraient respectés s’ils se placent sous la protection des Colonies-Unies. « Efforcez-vous de les inciter, tant par des motifs de gloire que par intérêt, à prendre part à un conflit qui ne peut que les toucher profondément; et à aspirer à une part du pouvoir qui les gouverne; et à ne pas rester de simples butins et proies des conquérants et des seigneurs. »
Réseau d’agents et sympathisants
Les appels lancés par les colons américains sont transmis au Canada par un réseau d’agents et diffusés avec l’aide de résidents sympathisants, plusieurs d’entre eux étant des marchands américains déménagés plus au nord après que le Canada soit devenu une colonie britannique. John Brown, un avocat du Massachusetts, est l’un de ces premiers messagers. Il se rend au Canada en mars 1775, muni de copies du premier appel lancé par le Congrès, en plus d’une lettre personnelle du Congrès du Massachusetts adressée aux marchands de Montréal Thomas Walker, Isaac Todd, John Black, James Price, ainsi qu’aux frères Heywood. Leurs noms, et celui d’autres, figurent sur une liste dressée en 1777 par le gouverneur britannique Guy Carleton, répertoriant les 28 personnes « qui ont servi les rebelles avec beaucoup de zèle durant l’hiver de 1775 et de 1776 ». John Brown et ses collègues agents visitent diverses communautés, se faisant passer pour des négociants de chevaux ou de céréales.
Des Canadiens français figurent également parmi les sympathisants. Parmi eux se trouve Christophe Pélissier, directeur des Forges Saint-Maurice, la plus importante industrie de la colonie. Il écrit au Congrès en janvier 1776 pour conseiller les délégués sur la manière de rallier les Canadiens français à leur cause. Prudent Lajeunesse, un autre Canadien français, se rend à Philadelphie en février 1776 pour offrir ses conseils, notamment en suggérant que le Congrès doit envoyer des représentants personnels au Canada. Benjamin Franklin, Samuel Chase et Charles Carroll sont nommés peu après. Parmi les sympathisants se trouvent également des femmes canadiennes-françaises, surnommées les « Reines de Hongrie » en référence à la reine d’Autriche qui est reconnue pour son franc-parler. Ces femmes exhortent les habitants de leurs villages respectifs à se ranger du côté des envahisseurs américains.
L’Empire contre-attaque
Les autorités britanniques et leurs partisans sont conscients de la propagande américaine qui circule dans la colonie, et ils y répondent avec leurs propres actions. Ils sollicitent l’aide du clergé catholique, que les dispositions de l’Acte de Québec rallient à leur cause, car celle-ci autorise la pratique du catholicisme et protègent les droits du clergé et des seigneurs. Jean-Olivier Briand, évêque de Québec, publie plusieurs déclarations de soutien, dont une lettre pastorale du 22 mai 1775 qui exhorte les fidèles à « faire la sourde oreille » à la sédition et à demeurer loyaux au roi britannique. Étienne Montgolfier, vicaire général de Montréal, rédige un sermon que les prêtres locaux peuvent utiliser, reprenant les propos de Jean-Olivier Briand.
En 1775, une série de lettres anonymes de soutien parait dans le journal d’État la Gazette de Québec, pour contester diverses affirmations américaines. Ces lettres soulignent que le Congrès a dénoncé la religion catholique dans une lettre séparée adressée au peuple britannique en octobre 1774, quelques jours seulement avant d’envoyer sa première lettre aux résidents du Canada. La Grande-Bretagne compte également des partisans fervents parmi les Canadiens français. Parmi eux, Simon Sanguinet, notaire de Montréal, publie une lettre ouverte en mars 1776, reprochant à ses compatriotes canadiens d’être ingrats et de se plier sous la tyrannie des « Bostonnais », un terme courant pour désigner les colons américains.

Premiers succès
La propagande américaine a un impact minime sur l’élite coloniale, dont les préoccupations sont prises en compte par l’Acte de Québec. Par contre, cette propagande trouve un terrain fertile parmi le peuple (voir aussi Habitant). Dans une lettre adressée à Londres en juin 1775, Guy Carleton affirme que les seigneurs sont incapables de rallier la milice, car les esprits sont « empoisonnés par la même hypocrisie et les mêmes mensonges pratiqués avec tant de succès dans les autres provinces, que leurs émissaires et amis ont répandus ici avec beaucoup d’habileté et de diligence ». La rumeur de nouvelles taxes est particulièrement tenace. William Hey, juge en chef de la colonie, informe ses supérieurs en août 1775 qu’un mélange de peur, d’ignorance, de crédulité et de préjugés mène les Canadiens à croire les rumeurs propagées par les Américains selon lesquelles le gouverneur les a vendus aux Espagnols ou qu’il prévoit les envoyer à Boston pour combattre les Américains.
Le sentiment des Canadiens se détériore
L’équilibre des forces bascule en faveur de la Grande-Bretagne lorsque les troupes américaines se retrouvent à court d’argent pour payer leurs vivres et équipements, et qu’elles tentent donc soit de payer leurs dépenses avec une nouvelle monnaie papier continentale, que les Canadiens français refusent d’accepter, soit de s’emparer des marchandises sans payer. Les promesses antérieures de respecter les biens et les propriétés des Canadiens français sont rapidement oubliées. Moses Hazen, un résident canadien qui a combattu aux côtés des Américains, reconnait dans une lettre datée du 1er avril 1776 que « la paysannerie en général a été maltraitée » par les troupes américaines et qu’il considère désormais les Colonies-Unies comme étant en faillite. L’invasion commence véritablement à dérailler le 6 mai 1776, lorsque des navires de guerre britanniques transportant des renforts apparaissent sur le fleuve Saint-Laurent.
Le gouverneur britannique sir Guy Carleton craint que la propagande ne se poursuive même après l’expulsion des derniers soldats américains du Canada en juin 1776. Le 4 août 1776, il donne donc l’ordre que les lettres ou messages provenant de « rebelles, traîtres en armes contre le roi, émeutiers, perturbateurs de l’ordre public, pillards, voleurs, assassins ou meurtriers ne doivent en aucun cas être admis », et que les émissaires doivent être arrêtés et emprisonnés, à moins qu’ils ne viennent implorer la clémence du roi.
La propagande laisse des traces au Canada. Dans une lettre du 9 mai 1777 adressée à ses supérieurs à Londres, sir Guy Carleton écrit qu’un « esprit de débauche et d’indépendance » règne désormais dans la colonie. Il faudra du temps, dit-il, pour ramener les Canadiens français à « l’état d’obéissance qu’ils manifestaient autrefois envers leur ancien gouvernement ».