Article

Le Canada et l’opération Medusa

L’opération Medusa (du 2 au 17 septembre 2006) était une campagne militaire menée par le Canada durant la guerre en Afghanistan. Elle a été menée par les forces de la coalition contre les insurgés talibans dans le district de Panjwai, dans la province de Kandahar de l’Afghanistan. Elle a été la plus importante opération de combat canadienne depuis la guerre de Corée, mobilisant 1050 membres des Forces armées canadiennes et environ 400 soldats d’autres pays. Elle a également été la première opération de combat d’envergure dirigée par l’OTAN. Douze Canadiens ont perdu la vie au cours des combats.

L’opération Medusa

Contexte

Le district de Panjwai est le berceau spirituel des talibans, où naît le dirigeant du mouvement, le mollah Mohammed Omar. Le mouvement est créé à cet endroit au milieu des années 1990. La rivière Arghandab traverse le district, dont le centre est la ville de Bazaar-e-Panjwai. Deux montagnes, Masum Ghar et Mar Ghar, surplombent Panjwai. Des fossés, des canaux d’irrigation et des murets de boue séchée au soleil, qui entourent des champs, des vergers, des vignobles et de hauts plants de marijuana, entravent la circulation et la visibilité.

Au début de 2006, le 1er Bataillon du Princess Patricia’s Canadian Light Infantry (1 PPCLI) se déplace vers le sud en provenance de Kaboul, la capitale, pour se rendre dans la province de Kandahar. Les Canadiens constatent rapidement que l’activité des talibans est élevée dans la province et est concentrée à Panjwai, à environ 20 km au sud-ouest de Kandahar.

Au début du mois d’août, le 1er Bataillon du Royal Canadian Regiment (1 RCR) remplace celui du PPCLI. Le lieutenant-colonel Omer Lavoie, commandant du nouveau groupement tactique, dépêche une force de la taille d’une compagnie pour occuper le point le plus élevé de Masum Ghar et surveiller toute activité ennemie. Vers 19 h le 19 août, une force de 300 à 500 talibans attaque l’avant-poste.

Bien que cet assaut soit repoussé, avec un résultat d’une centaine de talibans tués et aucune perte canadienne, il envoie un message clair aux Canadiens; il y a beaucoup plus de talibans dans la région que ce qui a été estimé préalablement. Ceci signifie le besoin d’une opération de combat majeure pour les vaincre et les chasser du district.

Forces talibanes

Les estimations indiquent la présence de plus de 700 combattants talibans dans la région, dirigés par des commandants expérimentés. Ils ont établi plusieurs positions fortifiées, dont des tranchées et des bunkers, et ils font également un usage intensif d’engins explosifs improvisés (EEI). Il semble que les talibans ont l’intention d’utiliser le terrain à leur avantage et d’opposer une défense féroce. Ceci est un changement notable de stratégie, étant donné que les talibans, qui sont une force non conventionnelle ayant auparavant recouru à des tactiques de guérilla, rassemblent maintenant leurs combattants et ont recours à des méthodes conventionnelles.

Forces de la coalition

En tant que commandant de la brigade multinationale de l’OTAN (Commandement régional Sud), le brigadier général canadien David Fraser est à la tête des forces de la coalition dans la province, et il opère de son quartier général situé à l’aérodrome de Kandahar, près de la ville de Kandahar.

L’élément canadien de David Fraser consiste en un groupement tactique du RCR qui est composé de quatre compagnies (dont une du PPCLI) embarquées sur des véhicules de combat d’infanterie LAV III; le 23e Escadron de campagne du 2e Régiment du génie de combat; la batterie E du 2e Régiment du Royal Canadian Horse Artillery, équipée de quatre obusiers M777 de 155 mm; un escadron ISTAR (acronyme en anglais pour « renseignement, surveillance, acquisition d’objectifs et reconnaissance ») des Royal Canadian Dragoons (RCD), embarqué sur des véhicules Coyote LAV II; et des éléments de soutien. Des forces américaines et nationales afghanes sont également impliquées dans l’opération.

Le soutien aérien est assuré par une flotte mixte d’appareils de la coalition. Des hélicoptères d’attaque Apache britanniques et néerlandais demeurent en position, prêts à intervenir pour tirer sur les cibles talibanes à l’aide de roquettes et de canons de 30 mm. Des Harrier britanniques et des F-16 Falcon néerlandais sont prêts à larguer des bombes de 227 kg, tandis que des bombardiers B-1B Lancer américains ont des munitions de précision à larguer à partir de 4572 mètres d’altitude.

Plan

Compte tenu de l’évolution des tactiques des talibans, David Fraser commence la planification de l’opération Medusa en août 2006. Son objectif est d’attaquer les bastions talibans du district de Panjwai afin de rompre leur emprise sur la région et de rétablir la stabilité. David Fraser conçoit l’opération de manière à réduire la menace pesant sur ses soldats, ainsi que sur les civils afghans, leurs champs et leurs bâtiments. L’opération est planifiée en deux phases. La phase 1 est l’assaut initial, qui consiste à encercler et affaiblir les positions talibanes. La phase 2, initialement prévue trois jours après la phase 1, est une offensive terrestre de grande envergure destinée à nettoyer la zone.

Exécution

La phase 1 commence tôt le 2 septembre 2006. Elle mobilise massivement le soutien aérien et l’artillerie pour neutraliser les positions défensives talibanes, dans le but d’affaiblir leur capacité à résister à l’assaut terrestre. Cependant, les talibans s’adaptent rapidement en se divisant en unités plus petites, en se réfugiant dans des abris souterrains profondément creusés, et en utilisant leur connaissance du terrain local pour éviter d’être repérés.

Simultanément, les forces de la coalition encerclent la zone et se rapprochent de toutes les voies de fuite ou les bloquent. À 5 h 30, la compagnie Charlie du 1er RCR dirige l’offensive principale et s’avance en provenance du sud à travers Bazaar-e-Panjwai, tandis que la compagnie Bravo descend du nord. La Task Force 31, composée principalement de forces spéciales américaines, et la Task Force Grizzly, une compagnie d’infanterie américaine, gardent le flanc est, tandis qu’une escouade danoise garde le flanc ouest. Une compagnie néerlandaise patrouille dans le flanc nord.

La compagnie Charlie doit s’emparer de Masum Ghar et de Mar Ghar et ensuite s’avancer jusqu’à la rivière Arghandab, mais sans la franchir. Elle y arrive à 6 h 15 et ouvre le feu sur les positions ennemies présumées qui se trouvent de l’autre côté de la rivière, en attendant la phase suivante du plan. Celle-ci doit consister en trois jours de frappes aériennes et d’artillerie sur l’objectif Rugby, le nom de code qui désigne les positions talibanes concentrées sur le village de Pashmul.

David Fraser visite la région cet après-midi-là, alors que l’activité des talibans a diminué. Constatant cela, il donne l’ordre de traverser la rivière; après quelques discussions, cette opération doit commencer à l’aube le lendemain. Cela représente 48 heures d’avance sur le plan initial et sans le bombardement prévu. Pour plusieurs soldats, cette décision est incompréhensible et pas du tout populaire. Cependant, selon David Fraser, les renseignements indiquent que l’ennemi est suffisamment affaibli pour procéder à l’attaque.

Le même jour, un avion de reconnaissance britannique Nimrod quadrimoteur s’écrase à quelques kilomètres de là. L’escadron RCD ISTAR se rend immédiatement sur les lieux pour porter secours, mais à leur arrivée, il est évident que personne n’a survécu. Les soldats sécurisent le site de l’écrasement en attendant l’arrivée d’une équipe de récupération. Les quatorze membres de l’équipage sont morts.

La phase 2 commence le 3 septembre. Avec le soutien des ingénieurs, la compagnie Charlie se met en route à 6 h, elle traverse l’Arghandab et s’avance dans les champs en direction de l’objectif Rugby. Les talibans ouvrent un feu nourri, ce qui endommage ou détruit plusieurs véhicules et fait quatre morts et dix blessés parmi les soldats. Moins de quatre heures plus tard, la compagnie Charlie se replie de l’autre côté de la rivière.

Le lendemain, alors que la compagnie Charlie se trouve à Masum Ghar et se prépare à lancer une deuxième attaque de l’autre côté de la rivière, un avion américain de chasse de soutien aérien rapproché A-10 Thunderbolt l’attaque par erreur. Cette attaque tue un soldat et en blesse plus de trente autres, dont le commandant de la compagnie. La compagnie Charlie n’est alors plus en état de combattre; c’est au tour de la compagnie Bravo de prendre les devants.

Mais auparavant, un regroupement a lieu. Les survivants de la compagnie Charlie se joignent à l’escadron RCD ISTAR, lui-même intégré à la Task Force Grizzly sous le commandement d’un officier américain. Sa mission est de contrôler l’extrémité sud de la zone, le long de la rivière Arghandab, et de tenter de neutraliser tout mouvement des talibans de l’autre côté de la rivière. La Task Force 31, la compagnie d’infanterie américaine, doit maintenir la pression sur les positions talibanes depuis le sud-est. Les forces de la coalition commencent à encercler les talibans de trois directions; au nord, au sud et au sud-est.

Le 5 septembre, la compagnie Bravo franchit un profond fossé et commence sa progression vers le sud. Chaque nuit, le peloton de reconnaissance du bataillon part en éclaireur afin de repérer les voies d’approche de l’avancée de Bravo le lendemain. La compagnie s’avance petit à petit et elle atteint l’objectif Templar, un point intermédiaire sur la route menant à Rugby.

Au sud, la Task Force Grizzly franchit l’Arghandab à un endroit différent de celui utilisé par Charlie et ne rencontre que peu de résistance. Lorsque la Task Force 31 et la compagnie Bravo atteignent Rugby le 14 septembre, les talibans n’opposent qu’une minime résistance. Près de dix jours de tirs directs et indirects font en sorte qu’ils ont été tués, blessés ou chassés.

Résultats

L’opération Medusa atteint son objectif principal qui est de chasser les forces talibanes de Panjwai. Plus de 500 de leurs combattants sont tués et leurs structures de commandement sont gravement perturbées. Du côté des Canadiens, 12 soldats perdent la vie et plusieurs autres sont blessés, ce qui témoigne clairement de l’intensité des combats.

Legs

L’opération Medusa marque un tournant décisif dans l’histoire militaire canadienne. Après des années de missions de maintien de la paix, elle démontre que l’Armée canadienne est toujours capable de planifier et de mener des opérations interarmes d’envergure avec succès. De plus, elle met en lumière le professionnalisme et le courage des soldats canadiens et elle confirme la réputation du Canada en tant qu’acteur majeur de la mission de l’OTAN en Afghanistan.

L’opération Medusa met également en évidence les défis posés par la guerre de contre-insurrection moderne, comme les difficultés à instaurer une paix durable et à coordonner les efforts militaires, politiques et humanitaires.