Internement des Canadiens d’origine japonaise : prisonniers dans leur propre pays

À compter du début de l’année 1942, le gouvernement fédéral détient plus de 90 % des Canadiens d’origine japonaise vivant en Colombie‑Britannique, soit quelque 21 000 personnes, et les dépossède de leurs biens. La majorité d’entre eux sont citoyens canadiens de naissance. Elles resteront internées en vertu de la Loi sur les mesures de guerre jusqu’à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Pendant ce temps, le gouvernement procède à la vente de leurs entreprises et de leurs biens immobiliers afin de « payer » leur détention.

En 1988, le premier ministre Brian Mulroney présente des excuses au nom du gouvernement canadien pour les torts que le gouvernement a commis à l’encontre des Canadiens japonais. Le gouvernement effectue également des paiements de réparation symboliques et abroge la Loi sur les mesures de guerre.



Des Canadiens japonais sont réinstallés en Colombie Britannique en 1942.

Contexte

Au début de la Deuxième Guerre mondiale, les personnes d’origine japonaise subissaient depuis longtemps, au Canada, les affres du racisme. Dès le débarquement du premier Japonais, un homme nommé Manzo Nagano, à New Westminster en 1877, les colons blancs de Colombie‑Britannique tentent d’exclure ceux qu’ils considèrent comme des « indésirables ». Ils adoptent des lois les empêchant de travailler dans les mines, les excluant du droit de vote et leur interdisant de travailler sur un projet quelconque financé par la Province.

Le 7 décembre 1941, le monde apprend que le Japon a lancé une attaque contre Pearl Harbor et contre Hong Kong où des troupes canadiennes sont postées. (Voir aussi Le Canada et la bataille de Hong Kong.) Au pays, le choc est immense et suscite la crainte d’une invasion japonaise du Canada. Ces peurs sont largement attisées par une presse sensationnaliste. La méfiance envers les personnes d’origine japonaise vivant au Canada se répand le long de la côte du Pacifique. La GRC intervient rapidement et arrête ceux qu’elle soupçonne d’être des agents japonais. La Marine royale canadienne, quant à elle, saisit 1 200 bateaux de pêche appartenant à la population d’origine japonaise. Sur recommandation de la GRC, on ferme volontairement les écoles et les journaux japonais afin d’éviter les réactions racistes.


Des bateaux canadiens-japonais à Stevenson, C.-B. (avec la permission de Bibliothèque et Archives Canada/PA-037467)

Le major‑général Kenneth Stuart écrit: « D’un point de vue militaire, je ne vois pas en quoi les personnes d’origine japonaise constitueraient la moindre menace pour la sécurité nationale. » Néanmoins, les politiciens de Colombie‑Britannique déchaînent une rage verbale sans limites à l’égard de cette population. Escott Reid, un diplomate canadien, précise même: « Ils [les politiciens de Colombie‑Britannique] en parlent [des Canadiens d’origine japonaise] dans des termes semblables à ceux qu’utilisent les nazis lorsqu’ils évoquent les Juifs allemands. Lorsqu’ils s’expriment ainsi, je ressens […] la présence physique du mal. »

Détention, dépossession et dispersion

Le 24 février 1942, le cabinet fédéral du premier ministre William Lyon Mackenzie King promulgue le décret C.P. 1486 permettant de déplacer « toute personne » de n’importe quelle « zone de protection » dans le pays et de la détenir. Ce décret est formulé de façon suffisamment générale pour permettre au gouvernement d’emprisonner n’importe qui, mais il est essentiellement utilisé pour cibler les Canadiens d’origine japonaise vivant le long de la côte ouest. La semaine suivante, le gouvernement établit la British Columbia Security Commission, qui a pour mission de mettre en œuvre l’internement des Japonais et des Canadiens d’origine japonaise.

Le 16 mars, les premiers d’entre eux sont arrêtés, déplacés de toutes les régions se trouvant à moins de 160 km des côtes du Pacifique (des zones réputées comme étant des « zones de protection ») et envoyés au camp de Hastings Park. ( Voir Des Canadiens d’origine japonaise retenus dans le parc Hastings) Plus de 8 000 personnes passent par ce camp, au sein duquel les femmes et les enfants sont détenus dans un bâtiment destiné au bétail. Tous les biens que les prisonniers ne peuvent pas emporter avec eux sont saisis par le gouvernement et placés sous sa garde.

Tom Tamagi raconte: « J’étais un jeune Canadien d’origine japonaise de 22 ans, prisonnier dans le pays où j’étais né. Nous étions confinés derrière les hautes clôtures grillagées de Hastings Park exactement comme des animaux en cage. »

évacuation des Japonais
En 1942, le gouvernement canadien ordonne le déplacement de tous les Japonais en Colombie-Britannique, saisissant tous les biens qu'ils ne peuvent emporter.
(avec la permission de la Erindale College Photo Collection)

Des trains transportent ensuite les détenus d’origine japonaise en direction de Slocan, New Denver, Kaslo, Greenwood et Sandon, des villes fantômes aux alentours du lac Kootenay. D’autres se voient offrir la possibilité de travailler dans des exploitations de  betteraves sucrières en Alberta et au Manitoba(voir aussi Industrie du sucre), où ils seront en mesure de demeurer avec leur famille.

Bien que les camps ne soient pas, comme aux États‑Unis, entourés de barbelés, les conditions y sont néanmoins mauvaises. Ils sont surpeuplés et exempts d’électricité et d’eau courante.

Ceux qui résistent à l’internement sont envoyés dans des camps de prisonniers de guerre à Petawawa en Ontario ou au camp 101 sur la rive nord du lac Supérieur.

Mais le gouvernement va pousser la duplicité et l’arbitraire encore plus loin, promulguant, le 19 janvier 1943, un décret liquidant tous les biens japonais précédemment placés sous sa « garde protectrice ». Les maisons, les fermes, les entreprises et les biens personnels des Canadiens d’origine japonaise sont vendus. Les sommes ainsi obtenues sont alors utilisées pour payer l’internement des Canadiens japonais.

Camp d‘internement pour les Canadiens japonais en Colombie Britannique, 1945.
Camp d‘internement pour les Canadiens japonais en Colombie Britannique, 1945. Source : Jack Long / Office national du film du Canada / Bibliothèque et Archives Canada / PA-142853.fr.

Racisme antijaponais

Le racisme antijaponais ne se limite pas à la Colombie‑Britannique. Bien que devant faire face à un besoin de main‑d’œuvre, les Albertains ne souhaitent pas que des personnes d’origine japonaise demeurent parmi eux. Les agriculteurs exploitant la culture de la betterave sucrière parquent en nombre les travailleurs d’origine japonaise dans des cabanes minuscules, des greniers non isolés ou des poulaillers, et ne leur versent qu’un salaire de misère pour leur dur labeur.

Plus de 90 % des Canadiens japonais, soit quelque 21 000 personnes, sont déplacés pendant la guerre. La majorité d’entre eux sont citoyens canadiens de naissance.

Même après la guerre, Mackenzie King continue de se plier aux exigences les plus draconiennes des politiciens et des citoyens qu’ils représentent. Il laisse le choix aux personnes d’origine japonaise entre deux possibilités: partir pour le Japon ou se disperser dans les provinces à l’est des montagnes Rocheuses. Il ne formulera jamais, ni pendant la guerre ni après, aucun regret pour le traitement qu’il fait subir aux Canadiens japonais.

Camp d’internement des Canadiens japonais
Cuisine communautaire au camp d’internement des Canadiens japonais à Greenwood (Colombie Britannique), 1943.
Office national du film du Canada/Bibliothèque et Archives Canada/C-024452

En 1946, près de 4 000 personnes d’origine japonaise, précédemment internées, quittent le Canada par bateau vers un Japon soumis à d’intenses bombardements. Pour 2 000 d’entre elles, il s’agit d’immigrants de la première génération déjà âgés, et pour 1 300, d’enfants âgés de moins de 16 ans. Les dernières contraintes imposées à la population d’origine japonaise au Canada ne seront levées qu’en 1948, date à laquelle elle obtient le droit de vote. La société canadienne commence alors, enfin, à s’ouvrir aux Japonais et aux Canadiens d’origine japonaise.

Excuses et réparations

La menace militaire mise en avant pour justifier la détention de la population canadienne d’origine japonaise n’a jamais existé que dans les imaginations anxieuses de certains Britanno‑Colombiens. Aucun de ses membres ne pourra finalement être accusé d’un acte répréhensible quelconque. Toutefois, une partie de la population et de la classe politique canadiennes n’accepte pas volontiers de s’ériger en juge des actions des générations précédentes en profitant des enseignements et de la vue « en surplomb » qu’offre le recul du temps. Lorsque les Canadiens d’origine japonaise mènent une campagne pour obtenir des compensations, le premier ministre de l’époque, Pierre Trudeau, déclare le 29 juin 1984: « Bien que nous regrettions ce qui s’est passé, je ne vois pas comment nous pourrions présenter des excuses pour des événements auxquels nous n’avons pas participé. » Il poursuit alors en se demandant quelles seraient les limites de telles demandes de compensation. En effet, d’autres communautés au Canada ont également, au fil des ans, demandé des réparations et des excuses du gouvernement pour ses politiques racistes du passé: les Canadiens ukrainiens internés pendant la Première Guerre mondiale, et les Canadiens d’origine chinoise, qui ont dû payer une  taxe d’entrée.

Canadiens d'origine japonaise
Le premier ministre Brian Mulroney signe l'entente visant à indemniser les Canadiens d'origine japonaise dont les biens avaient étéconfisqués, et qui avaient étéinternés pendant la Seconde Guerre mondiale, septembre 1988.
(photo de Mike Binder)

Mais, comme l’écrit le magazine Saturday Night dans son numéro d’avril 1947: « C’est le premier pas qui coûte ; une injustice, une fois perpétrée, est malheureusement vouée à se répéter. » Le 22 septembre 1988, le premier ministre Brian Mulroney prend la parole à la Chambre des communes et présente, au nom du gouvernement canadien, des excuses pour les torts causés à la population d’origine japonaise pendant la guerre. Ces excuses s’accompagnent de paiements de réparation symboliques versés à des personnes ainsi qu’à des fonds communautaires.

Cependant, c’est bien l’abolition de la Loi sur les mesures de guerre, qui avait servi de base juridique à la déportation des Japonais et des Canadiens d’origine japonaise, qui constitue le résultat le plus pérenne de la campagne de demande de réparations conduite par la communauté d’origine japonaise. Finalement, cette campagne a sonné, pour toute la population canadienne, comme un rappel vigoureux des effets particulièrement délétères du racisme au Canada.

Voir aussi Internement au Canada; Interné au Canada: une entrevue avec Pat Adachi; Hide Hyodo Shimizu; Obasan (roman); Joy Kogawa; David Suzuki; Masumi Mitsui; Ségrégation raciale des Canadiens d’origine asiatique.


Lecture supplémentaire

  • Joy Kogawa, Obasan (1981).
  • Greg Robinson, Un drame de la Deuxième Guerre : le sort de la minorité japonaise aux États-Unis et au Canada (2011)