Anne Innis Dagg

Anne Innis Dagg, zoologiste, militante féministe, auteure (née le 25 janvier 1933 à Toronto, Ontario). Anne Innis Dagg est surtout connue comme spécialiste des girafes. En 1956, elle est devenue la première scientifique occidentale, hommes et femmes confondus, à étudier cet animal à l’état sauvage en Afrique. Deux de ses contemporaines, Jane Goodall et Dian Fossey, bien qu’elles soient finalement devenues plus célèbres qu’elle, ont suivi ses traces: Jane Goodall a commencé son étude des chimpanzés en 1960 et Dian Fossey celle des gorilles de montagne en 1963. Anne Innis Dagg a également été la première à s’intéresser aux différentes allures et aux comportements homosexuels des mammifères. Plus tard dans sa carrière, elle s’est battue pour l’égalité entre les hommes et les femmes, en particulier dans le monde universitaire.

Anne Innis Dagg

(Avec la permission d'Anne Innis Dagg)

Jeunesse

Née en 1933, Anne Innis Dagg est la fille de Mary Quayle et de Harold Adams Innis. Elle une sœur et deux frères plus âgés qu’elle: Donald, Mary et Hugh. Son père, pionnier dans son domaine, est chercheur en histoire économique et professeur à l’Université de Toronto. Deux de ses ouvrages, The Fur Trade in Canada (1930) et The Cod Fisheries (1940), contribuent à définir les contours des études d’économie politique au Canada. En 1964, 12 ans après sa mort, l’Innis College de l’Université de Toronto est nommé en son honneur.

La mère d’Anne est également universitaire et auteure. Son mari utilise son livre, An Economic History of Canada (1935), comme manuel de cours dans le cadre de son enseignement. De 1955 à 1964, elle occupe les fonctions de directrice des étudiantes du University College de l’Université de Toronto. Mary Quayle Innis est également écrivaine. Elle est notamment l’auteure d’un roman et de plusieurs nouvelles publiées dans des magazines à diffusion nationale comme Saturday Night.

Lorsque la petite Anne est âgée de trois ans, sa mère l’emmène au zoo de Brookfield, à Chicago, dans l’Illinois. C’est là que la petite fille voit une girafe pour la première fois. Dans son ouvrage autobiographique, Smitten by Giraffe, elle se souvient de cet épisode en ces termes: «[La girafe] est immédiatement devenue mon animal favori et je voulais tout savoir à son sujet.»

Le zoo de Brookfield

Anne Innis Dagg nourrit des girafes au zoo de Brookfield, à Chicago, en 2016. C’est ici qu’elle est tombée amoureuse des girafes à l’âge de trois ans. (Photo par Elaisa Vargas)

Formation

Au secondaire, Anne Innis Dagg suit la filière scientifique de la Bishop Strachan School, un établissement privé prestigieux de Toronto réservé aux filles.

Elle obtient, à l’Université de Toronto, un baccalauréat en biologie en 1955 et une maîtrise en génétique en 1956. En 1967, elle mène à bien son doctorat en comportement animal à l’Université de Waterloo. Dans sa thèse, elle propose une analyse approfondie des différentes allures de l’antilope américaine, de neuf espèces de cervidés et de six espèces de bovins.

Premier voyage en Afrique

En 1956, à l’âge de 23 ans, Anne Innis Dagg effectue son premier voyage en Afrique. De 1956 à 1957, elle étudie les girafes au ranch Fleur de Lys, près du parc national Kruger, en Afrique du Sud.

Pour tenter de convaincre le propriétaire du ranch, Alexander Matthew, de la laisser venir, Anne Innis Dagg signe tous les échanges de courrier qu’elle a avec lui sous le nom «A. Innis». Ce faisant, elle sait que ce dernier, présumant qu’elle est un homme, l’autorisera plus facilement à s’installer dans sa ferme. Toutefois, son voyage va être retardé. En effet, ayant finalement réalisé qu’elle était une femme, le propriétaire lui écrit qu’il lui est impossible de l’héberger à la ferme dans ces conditions. Devant l’insistance de la jeune femme, Alexander Matthew se laisse finalement convaincre et la jeune scientifique peut poursuivre son périple pour se rendre jusqu’au ranch.

Le ranch Fleur de Lys

La voiture d’Anne Innis Dagg, baptisée Camelo, au ranch Fleur de Lys, en Afrique du Sud, en 1956. Elle a passé des centaines d’heures assise dans ce véhicule pour observer les girafes.

(photo par Alexander Matthew)

Arrivée en Afrique du Sud par bateau, Anne Innis Dagg décide de se rendre jusqu’au ranch Fleur de Lys au volant d’une Ford Prefect d’occasion qu’elle surnomme Camelo, d’après le nom scientifique de la girafe Camelopardalis. Elle entreprend ce voyage seule, en dépit des dangers que cela représente pour une jeune femme blanche, étrangère et célibataire durant cette période d’apartheid. Une fois arrivée à la ferme, elle continue à utiliser Camelo. La voiture lui sert de cachette et elle passe des centaines d’heures, confinée dans un habitacle surchauffé, à observer les girafes.

Recherches

En 1958, Anne Innis Dagg publie ses observations sur les girafes en Afrique du Sud dans la revue Proceedings of the Zoological Society of London. «The Behaviour of the Giraffe, Giraffa Camelopardalis, in the Eastern Transvaal» constitue le premier article scientifique jamais publié à propos d’un mammifère africain.

En 1976, Anne Innis Dagg publie son premier livre sur les girafes, coécrit avec Bristol Foster, un ancien condisciple de l’Université de Toronto, sous le titre Giraffe: Biology, Behaviour and Conservation. Les zoologistes du monde entier considèrent cet ouvrage comme la «Bible» sur les girafes.

Photo de famille

De gauche à droite : Mary, Ian, Anne, Hugh et Ian Ralph Dagg, 1970.

(Avec la permission d'Anne Innis Dagg)

Entre son premier voyage en Afrique du Sud et la publication de Giraffe, Anne Inns Dagg s’occupe de sa jeune famille tout en poursuivant ses recherches sur le ruminant. Notamment, elle analyse son allure en passant le seize millimètres filmé au ranch dans un projecteur perché sur une table de jeu. Dans son autobiographie, elle raconte : « On a ensuite surélevé la table pour que je puisse me tenir debout et tracer les détails de chacune des centaines de foulées. Si je m’asseyais, mon jeune fils Hugh, plus tard accompagné de son petit frère Ian, se précipiterait sur mes genoux pour “m’aider”. »

Non seulement les travaux d’Anne Innis Dagg jettent les bases de la recherche sur les girafes, mais ils s’avèrent également novateurs à plus d’un titre. Elle est, par exemple, la première à décrire, dans un article de 1958 sur les girafes, les comportements homosexuels à l’état sauvage dans une revue scientifique anglaise. Avant elle, un autre chercheur, Murray Levick, avait observé, entre 1910 et 1913, le comportement homosexuel des manchots d’Adélie mâles. Toutefois, ces observations l’avaient mis tellement mal à l’aise qu’il avait publié ses résultats en grec afin que peu de gens puissent les comprendre. En 1984, lorsque la chercheuse canadienne publie une étude sur l’homosexualité chez 125 espèces différentes, elle est encore la seule zoologiste à s’intéresser à ce sujet, l’homophobie étant alors toujours aussi répandue.

Carrière d’enseignante

En 1962, Anne Innis Dagg commence à enseigner, à titre de chargée de cours à temps partiel, à la Waterloo Lutheran University, devenue aujourd’hui l’Université Wilfrid Laurier. En 1968, elle est embauchée comme professeure adjointe à temps plein au département de zoologie de l’Université de Guelph.

En 1971, en dépit de son expérience et de son expertise dans le domaine, lorsqu’elle pose sa candidature pour un poste de titulaire, Anne Innis Dagg essuie un refus. Dans son autobiographie, Smitten by Giraffe, elle raconte: «Un doyen m’a expliqué qu’il ne donnerait jamais un poste de titulaire à une femme mariée parce qu’elle avait un homme pour subvenir à ses besoins. Affaire classée!»

Peu de temps après, elle postule pour un emploi de biologiste à l’Université Wilfred Laurier, un poste pour lequel elle ne réussit même pas à obtenir un entretien. Ultérieurement, Anne Innis Dagg découvre que les membres du comité de sélection, des hommes exclusivement, avaient choisi l’un de leurs amis, qui avait pourtant beaucoup moins de publications qu’elle à son actif. Elle décide de porter l’affaire devant la Commission ontarienne des droits de la personne, qui la déboute. Au cours de cette période, elle fait également acte de candidature pour des postes dans les universités Western et York, pour lesquels sa candidature n’est pas acceptée.

Finalement, Anne Innis Dagg ne sera jamais titularisée. Pendant 35 ans, de 1978 à 2013, elle travaille, cependant, dans le cadre du programme de formation autodidactique de l’Université de Waterloo. Durant cette période, elle occupe des fonctions de personne‑ressource, de conseillère principale en éducation et de directrice pédagogique.

Féminisme

Le sexisme auquel Anne Innis Dagg sera confrontée tout au long de sa carrière universitaire l’incite à se battre pour l’égalité entre les hommes et les femmes. Dans ses mémoires, elle raconte le moment où elle a réalisé que les discriminations sexistes allaient au‑delà de ses seuls problèmes personnels. Elle écrit: « J’ai alors souhaité ne plus me focaliser exclusivement sur les problèmes que je rencontrais personnellement du fait du sexisme, mais plutôt me battre pour l’égalité de toutes les femmes, non seulement au sein du monde universitaire, mais dans tous les secteurs de la société, et contre toutes les formes de tyrannie. »

Le militantisme d’Anne Innis Dagg va prendre de nombreuses formes, allant de la défense des intérêts des femmes dans les universités à la rédaction d’un bulletin d’information sur le langage sexiste. L’idée de ce bulletin, fondé en 1983 sous le titre Language Alert Newsletter, lui vient d’une polémique avec les auteurs Pierre Burton et Northrop Frye quant à leur utilisation de formulations sexistes. Dans ce document, elle procède à une analyse détaillée du langage sexiste qu’elle observe dans ses lectures. Dans l’un des numéros, elle fait par exemple remarquer que le Fonds mondial pour la nature utilise des pronoms masculins pour décrire le faucon pèlerin, tandis que, dans un autre, elle s’intéresse aux titres des cours universitaires comme « Anthropologie et avenir de l’homme ».

Sa lutte contre le langage sexiste dans le monde universitaire s’intègre à une campagne plus large pour rendre les universités plus accueillantes pour les femmes. En 1988, Anne Innis Dagg publie, par exemple, conjointement avec l’une de ses élèves, Patricia Thompson, MisEducation: Women and Canadian Universities. Dans ce livre, les auteures décrivent la culture sexiste prévalant dans les universités canadiennes et militent pour une baisse des subventions gouvernementales pour les établissements ayant des pratiques discriminatoires.

Vie personnelle

Anne Innis Dagg épouse Ian Ralph Dagg (1928‑1993) à son retour de son premier voyage en Afrique. Ian est un physicien rencontré alors qu’elle faisait ses études de premier cycle à l’Université de Toronto. En 1959, le couple s’installe à Waterloo, après que Ian a accepté un emploi à l’Université de Waterloo. Ils ont trois enfants: Hugh (1960), Ian (1962) et Mary (1965).

En 2006, Anne Innis Dagg publie Pursuing Giraffe: A 1950s Adventure, un ouvrage dans lequel elle raconte, en détail, l’année passée en Afrique du Sud à étudier les girafes. En 2018, la réalisatrice torontoise Alison Reid s’inspire de ce récit dans son documentaire The Woman Who Loves Giraffes à propos de la zoologiste canadienne.