Emanuel Jaques était un jeune cireur de chaussures immigrant portugais de 12 ans qui a été agressé sexuellement et brutalement assassiné dans le centre-ville de Toronto en juillet 1977. Trois hommes ont participé à l’agression et au meurtre qui ont été commis dans un appartement situé au-dessus d’un salon de massage érotique sur la rue Yonge, près de la rue Dundas. Ce meurtre a profondément bouleversé la ville de Toronto et a entrainé une intense vague de répression contre les commerces et travailleuses/travailleurs du sexe du quartier. Il a également ravivé l’intérêt pour la peine de mort. Le fait que les trois meurtriers étaient homosexuels et que deux d’entre eux étaient pédophiles a déclenché des réactions hostiles à l’encontre de la communauté 2SLGBTQ+. La ville a été contrainte de remettre en question son image mythifiée de « ville bien gérée » et de « Toronto la ville morale ». L’affaire a également galvanisé l’importante communauté portugaise de Toronto, donnant lieu à un élan de solidarité et d’activisme politique.
Avertissement : cet article traite de thématiques délicates qui peuvent ne pas convenir à tous les publics.
Manifestation en mémoire d’Emanuel Jaques
Environ 15 000 manifestants se rassemblent sur le Nathan Phillips Square en mémoire d’Emanuel Jaques avant de se rendre à pied à Queen’s Park, le 7 août 1977.
(photo par Dave Norris, avec la permission du Toronto Star via Getty Images)
Emanuel Jaques
Emanuel Jaques naît aux Açores le 8 octobre 1964. Il est l’un des sept enfants de sa famille. Son père, Valdemiro, immigre au Canada comme de nombreux Canadiens d’origine portugaise au début des années 1970. Il s’établit à Toronto en 1972 et il travaille comme agent d’entretien. Il fait venir sa famille au pays en 1974. La famille s’installe sur la rue Shuter, dans le quartier populaire de Regent Park.
Pour aider leur famille financièrement, Emanuel, son frère Luciano et leur ami Shane McLean cirent des chaussures dans le quartier des rues Yonge et Dundas (maintenant le Sankofa Square). Bien que les parents d’Emanuel hésitent d’abord, ils finissent par céder devant son enthousiasme à « faire sa part » et également parce qu’il est accompagné de son frère et de son ami.
Événements des 28 et 29 juillet 1977
Selon l’auteur et journaliste Robert J. Hoshowsky, les trois jeunes cireurs de chaussures se font d’abord aborder par Saul David Betesh vers 17 h 30 le 28 juillet 1977. Ce dernier est un prostitué et ouvrier en bâtiment, et selon les enfants, il porte une salopette et transporte des bottes de travail dans un sac. Il leur donne 4 $ (ce qui est bien plus que d’habitude) pour cirer ses bottes et ses chaussures.
Saul David Betesh prétend qu’il vient de l’extérieur de la ville. Il raconte aux garçons qu’il a des compétences professionnelles en kung-fu et il leur fait une démonstration de coups de poing et coups de pied pour les impressionner. Il leur offre ensuite 35 $ de l’heure pour l’aider à transporter du « matériel photographique », leur disant qu’ils pourraient gagner jusqu’à 400 dollars. Shane McLean raconte plus tard que Saul David Betesh met les trois garçons mal à l’aise. Bien qu’Emanuel est enthousiaste à l’idée de gagner autant d’argent, les deux autres garçons estiment qu’il vaut mieux d’abord demander la permission à leurs mères. Ils laissent Emanuel avec Saul David Betesh, ils se rendent à une cabine téléphonique située au coin de la rue et ils appellent leurs mères. La mère de Shane McLean et Maria Jaques refusent toutes deux et elles leur disent de rentrer. Les garçons retournent chercher Emanuel, mais celui-ci est parti avec Saul David Betesh, et a disparu dans la foule. Les deux garçons cherchent alors un policier, mais il n’y en a aucun dans les environs.
Saul David Betesh emmène Emanuel Jaques dans un appartement situé au-dessus du salon de massage érotique Charlie’s Angels, au 245 rue Yonge. C’est là que lui et ses colocataires, Robert Wayne Kribs et Josef Woods, ligotent Emanuel Jaques et l’agressent sexuellement pendant plus de 12 heures. Robert Wayne Kribs tient ensuite Emanuel Jaques par les jambes tandis que Saul David Betesh lui plonge la tête sous l’eau dans l’évier de la cuisine et le noie. Apparemment, un quatrième homme, soit Werner Gruener, également colocataire, aurait tenu la porte ouverte pour permettre à Saul David Betesh d’entrer avec Emanuel Jaques.

Conséquences
Quelques jours plus tard, Saul David Betesh signale le meurtre d’Emanuel Jaques en appelant George Hislop, un activiste 2SLGBTQ+ réputé de Toronto. Saul David Betesh avoue le meurtre et il révèle où se trouve le corps du garçon. George Hislop prend des dispositions pour qu’une rencontre ait lieu entre Saul David Betesh et un avocat, et il conseille à Saul David Betesh de se rendre à la police. Le corps d’Emanuel Jaques est découvert par la police dans un sac à ordures sous des débris sur le toit de l’immeuble où il a été assassiné, le lundi 1er août 1977 à 6 h 30 du matin. Saul David Betesh déclare également à la police que Robert Wayne Kribs, Josef Woods et Werner Gruener sont partis en train à Vancouver. Ces derniers sont appréhendés à Sioux Lookout en Ontario, au nord-ouest de Thunder Bay.
Saul David Betesh, qui est connu pour ses troubles de comportement et son tempérament violent, est jugé principal responsable de la mort d’Emanuel Jaques. Lui et Robert Wayne Kribs, également réputé pour son tempérament explosif et imprévisible, sont tous deux reconnus coupables de meurtre au premier degré. Il est également établi que les deux hommes sont pédophiles. Josef Woods est reconnu coupable de meurtre au deuxième degré. Il meurt à l’hôpital en 2003 après avoir purgé 25 ans de prison. Werner Gruener est acquitté, car il n’a participé ni à l’agression, ni au viol, ni au meurtre d’Emanuel Jaques.
Les suspects du meurtre d’Emanuel Jaques sont arrêtés
Les suspects menottés (de gauche à droite : Josef Wood, 26 ans; Albert Wayne Kribs, 41 ans; et Werner Greuner, 28 ans) sont arrêtés à Sioux Lookout en Ontario, le 4 août 1977, pour le meurtre d’Emanuel Jaques, un cireur de chaussures de 12 ans.
(photo par Boris Spremo, avec la permission du Toronto Star via Getty Images)
Réponse de la police et couverture médiatique
L’affaire est largement couverte par les journaux et les médias, généralement de manière aussi sensationnaliste et sordide que l’affaire elle-même. Dès que les détails sont rendus publics, des voix s’élèvent pour réclamer que la peine de mort soit réinstaurée (elle a été abolie par le gouvernement de Pierre Elliott Trudeau l’année précédente).
Des analyses récentes sur l’impact de cette affaire soulignent que si les détails précis des tortures, du viol et du meurtre infligés à Emanuel Jaques ont été largement publiés et sans doute exploités par les médias, très peu d’informations sont divulguées sur Emanuel Jaques lui-même. Les médias insistent souvent sur le fait que les meurtriers sont des pédophiles homosexuels et que le crime a eu lieu dans un quartier de Toronto surnommé le « Sin Strip », où les salons de massage homosexuels, les cinémas et librairies pour adultes, et le travail de rue sont monnaie courante.
Les hommes homosexuels et travailleurs du sexe deviennent par la suite des boucs émissaires pour la mort d’Emanuel Jaques. Les descentes de police dans les salons de massage et les clubs de danseurs homosexuels commencent presque immédiatement et se produisent quasiment quotidiennement. (Ces actions culminent finalement avec les descentes dans les saunas homosexuels de Toronto en 1981, la plus importante arrestation massive au Canada depuis la crise d’Octobre.)
En plus des descentes de police, les autorités municipales ont également recours à des inspections sanitaires et des contrôles de sécurité incendie pour perturber et fermer les établissements. Comme le rapporte le Globe and Mail en 2017 : « La rue Yonge était déjà synonyme de vice, mais elle en est venue à être associée à l’homosexualité, à la pédophilie et au meurtre. » Ed Jackson, historien et ancien rédacteur en chef du journal gai Body Politic, déclare : « On avait l’impression que c’était la rue Yonge elle-même qui avait fait en sorte que ces tragiques événements aient lieu. »

Impacts sur la communauté 2SLGBTQ+
La couverture médiatique de l’affaire du meurtre d’Emanuel Jaques a un impact profondément négatif sur la communauté 2SLGBTQ+ de Toronto. Le meurtre déclenche une sorte de panique morale dans la ville. Les agressions homophobes augmentent, tout comme les descentes de police dans les lieux de rencontre de la communauté 2SLGBTQ+. De nombreux clubs de danseurs et danseuses, des théâtres et des salons de massage érotique ferment leurs portes. Cette situation contraint de nombreux travailleurs et travailleuses du sexe de Toronto à se prostituer dans la rue, ce qui les rend plus vulnérables.
La stigmatisation de la communauté 2SLGBTQ+ de Toronto en bouc émissaire fait possiblement reculer la lutte des droits d’une décennie. George Hislop, alors président de la Community Homophile Association of Toronto (un des premiers organismes de défense des droits des personnes homosexuelles), déclare au Globe and Mail en août 1977 qu’il craint que la couverture médiatique de l’affaire ne nuise aux efforts déployés pour obtenir l’égalité des droits. À l’époque, la Commission ontarienne des droits de la personne vient de recommander l’inclusion de l’orientation sexuelle dans la législation provinciale sur les droits de la personne et la discrimination. Cette mesure n’est finalement adoptée qu’en 1986.
Impacts sur la ville de Toronto et sa communauté portugaise
Le meurtre d’Emanuel Jaques mène également l’importante communauté portugaise de Toronto, majoritairement originaire des Açores, à se mobiliser. Quatre mille personnes assistent aux funérailles d’Emanuel Jaques, tandis que 15 000 participent à une manifestation le 7 août 1977, qui part du Nathan Phillips Square et se rend jusqu’à Queen’s Park. Les manifestants réclament une intervention policière envers l’industrie du sexe et le rétablissement de la peine capitale.
La communauté portugaise, qui commence alors déjà à s’imposer comme une force politique à Toronto, continue de faire sentir sa présence. Des conseillers municipaux commencent à rendre visite à cette communauté ainsi qu’à nouer des liens avec elle. Cinq candidats canadiens d’origine portugaise se présentent aux élections municipales suivantes.
D’autres communautés ethniques apportent également leur soutien à la communauté portugaise de Toronto dans un élan de solidarité interethnique alors que Toronto, une ville à l’époque historiquement majoritairement blanche et protestante, commence à s’ouvrir à son caractère multiculturel. Comme Gilberto Fernandes, directeur du Portuguese Canadian History Project, le dit à CBC News en 2017, le meurtre d’Emanuel Jaques a un écho d’un tel impact parce qu’il « représentait une trahison du rêve d’immigrant… Ici, vous avez ce garçon de 12 ans qui meurt, assassiné par la ville même de toutes les possibilités, la soi-disant ville qui est bien gérée, la soi-disant Toronto la ville morale… Emanuel Jaques est alors devenu l’enfant de tous; cela pourrait arriver à quiconque d’entre nous ».