Descentes de police dans des saunas de Toronto (1981)

Le 5 février 1981, les clients de quatre saunas du centre-ville de Toronto (The Barracks, The Club, Richmond Street Health Emporium et Roman II Health and Recreation Spa) sont surpris par 200 policiers lors d’une série de raids coordonnés regroupés sous le nom d’« Operation Soap » (Opération savon). Les officiers déclarent que les descentes sont le résultat de six mois de travail d’infiltration dans chaque établissement, qu’ils prétendent liés à la prostitution et à d’autres « actes indécents ». Les clients des saunas sont alors sujets à des comportements abusifs de la part des policiers, qui se moquent entre autres de leur sexualité. À la fin de la soirée, 286 hommes sont accusés d’avoir fréquenté une maison de débauche (un bordel), et 20 autres d’avoir géré un tel établissement. Cette descente représente à l’époque la plus grande arrestation de l’histoire de Toronto. La majorité des personnes arrêtées sont déclarées innocentes. Les raids deviennent un moment décisif pour la communauté gaie de Toronto : les manifestations qui s’ensuivent annoncent qu’elle ne tolèrera plus d’être traitée différemment par la police, les médias et le public.

Contexte

Les années précédant les descentes sont tendues pour la communauté gaie de Toronto. On lance œufs et injures aux drag queens qui participent aux bals d’Halloween de la rue Yonge; la situation s’aggrave à un point tel que la ville et la police doivent intervenir pour contrôler le public. L’agression sexuelle et le meurtre du jeune cireur de chaussures Emanuel Jaques par plusieurs hommes dans un salon de massage de la rue Yonge, en août 1977, mènent à une couverture médiatique à sensation qui met l’accent sur l’implication d’hommes homosexuels. Peu après le meurtre du garçon, un article de Gerald Hannon intitulé « Men Loving Boys Loving Men » (Des hommes qui aiment les garçons qui aiment les hommes) paraît dans le magazine Body Politic, dont le contenu est axé sur la libération des gais. Le texte a pour effet d’exacerber l’intolérance du public envers les hommes homosexuels et mène à une descente policière dans les bureaux du magazine.

Au même moment, les relations entre la communauté gaie et le service de police du Toronto métropolitain se détériorent. Les propriétaires de saunas, dont les établissements étaient autrefois tacitement approuvés par la police des mœurs, ne sont plus informés des interventions policières à venir, ce qui mène à une série de descentes de petite envergure à partir de décembre 1978.

Dans l’édition de mars 1979 de l’infolettre de l’Association de police du Toronto métropolitain, l’essai du sergent d’état-major Tom Moclair, « The Homosexual Fad » (L’homosexualité en vogue), décrit les hommes homosexuels comme des personnes arrogantes et des militants dépravés qui incitent des enfants innocents à se conformer à leur mode de vie. Arnold Bruner, étudiant de droit et journaliste, constate cette vision moralisatrice chez plusieurs policiers alors qu’il mène une étude sur l’état des relations entre la police et la communauté gaie après les descentes. Le journaliste résume les différentes visions en un stéréotype général : « l’homme homosexuel est un être libertin incontrôlable coupable de luxure et de prostitution et une personne contagieuse au toucher pouvant propager l’homosexualité ou des maladies vénériennes. »

La police cible également des toilettes publiques reconnues pour être des lieux clandestins de rencontres, et les policiers se cachent parfois dans les conduits de ventilation pour prendre sur le fait des gais en train d’avoir des relations sexuelles.

Opération savon

Lors des descentes de l’Opération savon, les policiers entrent dans les quatre saunas à 23 heures et utilisent des pieds-de-biche pour ouvrir les casiers des clients. Les policiers infiltrés portent alors des points rouges sur leurs vêtements pour, selon les dires d’un des officiers, faciliter l’identification de « ceux qui sont hétérosexuels ». Les témoignages des personnes arrêtées décriront ultérieurement au conseil municipal le comportement haineux adopté par les policiers. Un officier aurait dit à une ligne d’hommes se tenant contre un mur de douche qu’il « souhaitait que les tuyaux soient reliés à du gaz pour qu’il puisse tous les anéantir », en référence aux camps d’extermination nazis (voir Le Canada et l’Holocauste). La police récolte de grandes quantités de renseignements personnels sur les hommes regroupés, notamment le nom de leurs supérieurs au travail et, pour ceux qui sont mariés, le nom et le numéro de téléphone de leur épouse. Les accusés craignent alors des représailles de la part de la police, réputée pour avoir déjà passé des appels de « citoyens préoccupés » à des employeurs après le dépôt de certaines accusations liées à l’orientation sexuelle.

À la fin de la soirée, 286 hommes sont accusés d’avoir fréquenté une maison de débauche (un bordel), et 20 autres d’avoir géré un tel établissement. Cette descente représente à l’époque la plus grande arrestation de l’histoire de Toronto. Les saunas subissent des dommages matériels de l’ordre de 50 000 $. Aucune activité en lien avec la prostitution n’est découverte.

Réaction de la communauté

À minuit le soir suivant, une manifestation dénonçant la brutalité policière commence au coin des rues Yonge et Wellesley. Avec plus de 3 000 manifestants, la marche se dirige vers le sud, en direction de la station de police de la division 52, sur la rue Dundas. Sous les cris des manifestants qui clament que « les droits des homosexuels comptent », un petit groupe s’opposant à la manifestation, principalement des adolescents, scande des obscénités homophobes et tente sans succès de bloquer l’avenue University. À la station de police, la manifestation se heurte à une barricade humaine d’environ 200 policiers, puis se déplace vers le nord, où se trouve l’Assemblée législative de l’Ontario. Des confrontations violentes entre la police et les manifestants incitent les organisateurs à enjoindre la foule à se disperser. Même si la majorité décide de suivre ce conseil, quelque 400 personnes retournent vers la rue Yonge, où, encore moins nombreuses qu’au début, elles deviennent les victimes d’insultes et d’actes de violence. Au terme de la manifestation, onze personnes sont mises en état d’arrestation, un policier est blessé, une voiture de police est endommagée et quatre fenêtres de tramway sont fracassées. Ken Popert, chroniqueur pour Body Politic, écrira quelques semaines plus tard :

« Je sais que ça a fait ressortir des émotions chez les gens, parce que moi aussi je les ai ressenties. [...] Ça a fait ressortir ma rage de vivre dans une société qui considère que mon existence est incommodante. Ça a fait ressortir ma rage de voir du harcèlement dans les rues qui sont un éternel danger pour moi. Ça a fait ressortir ma rage d’entendre les moqueries et les insultes incessantes des médias, froidement calculées pour me faire perdre ma dignité un peu plus chaque jour. [...] Tant que la société continuera d’exiger que nous soyons ses victimes et ses martyrs, cette rage continuera de nous habiter, prête à refaire surface à tout moment. Elle ne nous quittera pas avant très, très longtemps. »

Réaction du public

Même si la police affirme que les descentes ne sont que des arrestations n’ayant aucunement l’objectif d’intimider la communauté gaie, le public, scandalisé par la brutalité policière et la violation des droits civils qui sont commises, montre de plus en plus son mécontentement dans les jours suivant les raids. Dick Smith, directeur de la radio de nouvelles CHUM, critique la police pour sa « brutalité maladroite et son vandalisme de crétin » et qualifie les agents de « cochons » sur les ondes. Une chronique publiée dans le Globe and Mail le 9 février note l’hypocrisie des descentes et l’effet que celles-ci peuvent avoir sur différentes communautés torontoises :

« Il n’y a eu aucune descente du genre dans d’autres clubs privés du Toronto métropolitain. Il n’y a eu aucune descente du genre dans les maisons de débauche hétérosexuelles du Grand Toronto. Et même lorsqu’il y a eu des raids dans les maisons de débauche hétérosexuelles, peu de clients trouvés sur place ont été arrêtés. L’impression que se fait inévitablement le public est que la police fait preuve de discrimination envers les homosexuels : elle sait que les délits mineurs dont tant de gens sont accusés peuvent mener à d’énormes problèmes dans la vie privée, notamment des répercussions sur le travail et la famille et une exposition à des mauvais traitements par ceux qui ne reconnaissent aucun droit aux homosexuels. »

Le Toronto Sun attaque la chronique deux jours plus tard, accusant son concurrent de « proférer des absurdités en affirmant que les homosexuels sont particulièrement visés ». Lors d’une entrevue avec la CBC, l’éditeur en chef du Sun, Peter Worthington, affirme qu’il y a « actuellement une certaine exhibition de la communauté gaie » et qu’il croit que « l’orientation ou les préférences sexuelles d’une personne devraient rester au placard. » Lorsqu’il est interrogé sur la menace qu’il a faite de dévoiler les noms des clients qui seront arrêtés lors des prochaines descentes, ce que d’autres journaux, notamment le Toronto Star, ont déjà fait dans le passé, l’éditeur dit croire qu’une telle stratégie dissuaderait toute personne d’aller visiter un sauna.

Héritage et importance

Avec le temps, les gens commencent à considérer les descentes dans les saunas comme l’équivalent torontois des émeutes de Stonewall de 1969, lors desquelles les clients d’un bar homosexuel de New York, le Stonewall Inn, confrontent les policiers qui les harcèlent. La majorité des personnes arrêtées à Toronto sont déclarées innocentes. Même si aucune enquête officielle n’est menée par rapport aux descentes, des études municipales réalisées après les événements contribuent à l’amélioration de la relation entre les policiers et la communauté gaie, et ce, même si certaines tensions perdurent jusqu’au 21e siècle. À Toronto, les descentes continuent de se produire dans des saunas, des bars de strip-tease homosexuels et des boîtes de nuit, notamment en juin 1981, en avril 1983, en février 1996 et en septembre 2000. La politisation croissante de la communauté gaie et le soutien dont elle bénéficie alimentent l’activisme pour les droits civils, rendent moins acceptable l’homophobie et permettent d’inscrire la fierté au rang de célébration publique annuelle la plus importante à Toronto (voir Droits LGBTQ2S au Canada).


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