La mentalité de garnison est un concept issu de la théorie et de la critique littéraires canadiennes. Il a été proposé pour la première fois par le critique et universitaire Northrop Frye au milieu des années 1960. Ce concept soutient qu’à ses débuts, l’identité canadienne a été façonnée par la crainte d’un environnement hostile. Les communautés devaient se défendre contre des forces écrasantes. Northrop Frye estimait que la menace que représentait la nature sauvage du Canada, un « environnement physique immense, insensible, menaçant et redoutable », avait conduit les Canadiens à vouloir se réfugier en lieu sûr. Ce désir avait, à son tour, façonné leurs valeurs en tant que groupe. Northrop Frye affirmait que l’impact de l’environnement sur la psyché nationale canadienne se révélait à travers des thèmes récurrents dans l’art et la culture canadiens. En tant que théorie littéraire, la mentalité de garnison a inspiré tant ses partisans que ses détracteurs. Northrop Frye faisait valoir qu’elle pouvait constituer un facteur limitant dans le développement des arts au Canada. D’autres ont fait valoir que cette mentalité a du mérite et qu’elle résiste à l’hyper-individualisme de la vie moderne.

Contexte : Northrop Frye
Northrop Frye est un critique littéraire, essayiste, éditeur et professeur d’université canadien. Il est sans doute le critique littéraire canadien le plus important du 20e siècle. On lui attribue le mérite d’avoir défini l’imaginaire canadien du 20e siècle. Son ouvrage le plus important est Anatomy of Criticism: Four Essays (1957; trad. Anatomie de la critique). Ce livre fait connaitre Northrop Frye au grand public et le place au rang de figure de proue de la critique littéraire. Il est reconnu pour avoir exposé la première approche globale de la tradition littéraire canadienne.
Avant de définir son concept de mentalité de garnison, Northrop Frye décrit la principale caractéristique culturelle distinctive des Canadiens comme étant « un certain sentiment face à l’immensité de la distance à parcourir, avec des lignes de communication étendues jusqu’à la limite absolue, ce qui est une réalité géographique fondamentale du Canada et n’a pas de véritable équivalent ailleurs ».
Mentalité de garnison
Dans la conclusion de son livre Literary History of Canada (1965), Northrop Frye décrit ce qu’il considère comme étant la caractéristique déterminante de la littérature canadienne jusqu’à cette époque.
« Des communautés petites et isolées, entourées d’une « frontière » physique ou psychologique, séparées les unes des autres et de leurs sources culturelles américaines et britanniques : des communautés qui fournissent à leurs membres tout ce qu’ils possèdent en matière de valeurs proprement humaines, et qui sont amenées à éprouver un grand respect pour la loi et l’ordre qui les maintiennent unies, tout en étant confrontées à un environnement physique immense, insensible, menaçant et redoutable… de telles communautés ne peuvent que développer ce qu’on pourrait provisoirement appeler une mentalité de garnison. Sur les toutes premières cartes du pays, les seuls centres habités sont des forts, et cela reste vrai sur les cartes culturelles qui suivent bien plus tard. Frances Brooke, dans son roman du 18e siècle Emily Montague, a décrit ce qui était littéralement une garnison; les romanciers de notre époque qui étudient l’impact de Montréal sur Westmount parlent d’une garnison psychologique. »
Le roman Emily Montague auquel fait référence Northrop Frye est le livre de Frances Brooke intitulé The History of Emily Montague (trad. Voyage dans le Canada ou Histoire de miss Montaigu). Publié en 1769, ce livre est considéré comme le premier roman canadien. « L’influence de Montréal sur Westmount » fait allusion aux divisions culturelles et divisions des classes qui existent à Montréal dans les années 1960. À cette époque, Montréal est à la fois la plus grande ville du Canada et l’épicentre du mouvement séparatiste du Québec. Le quartier Westmount est alors considéré comme un bastion de la richesse et des traditions canadiennes du vieux Canada anglais. Montréal, en revanche, est moderne, ouvrière et elle embrasse une nouvelle identité culturelle québécoise. (Voir aussi Politiques culturelles au Québec.)
Northrop Frye soutient que l’imaginaire canadien est défini par la mentalité de garnison. Il s’agit de l’idée selon laquelle les premiers colons du Canada se percevaient comme vulnérables, isolés, coupés des cultures et des sociétés dont ils étaient issus, et menacés de toutes parts par des dangers tant réels qu’imaginaires qui provenaient d’autres peuples et de la nature elle-même. (Voir aussi Villes de garnison.) Selon Northrop Frye, cet éthos façonne la majeure partie de la littérature canadienne jusqu’aux décennies du milieu du 20e siècle. (Voir aussi Littérature de langue anglaise; Critique et théorie de la littérature de langue française; Littérature acadienne.) Northrop Frye affirme que c’est en raison de ce contexte que les Canadiens non autochtones ont tendance à raconter des récits non pas d’héroïsme, de conquête ou d’individualisme, mais plutôt de liens communautaires, de traditionalisme et d’endurance. Northrop Frye désapprouve cette approche. Il estime que la mentalité de garnison a un effet limitatif sur l’imagination canadienne. Il affirme également que l’art engendré par cette mentalité est souvent de nature contraignante, voire didactique.
Northrop Frye estime que la mentalité des Canadiens non autochtones s’est forgée à partir des expériences des premiers colons. Ceux-ci sont immédiatement à la fois émerveillés par la grandeur de la nature sauvage, mais également paralysés par elle. Ils sont forcés de se regrouper et de vivre isolés, dans un monde étranger à la fois extraordinaire et menaçant. En conséquence, ils développent une mentalité dans laquelle les valeurs morales et sociales de cette communauté très soudée sont incontestables.
Impact de la théorie de la mentalité de garnison
La théorie de la mentalité de garnison de Northrop Frye a une influence considérable. Elle est presque immédiatement considérée comme un archétype classique de la culture canadienne. D’autres écrivains canadiens commencent à explorer sa signification et son importance, ainsi que ses implications plus vastes. L’une des étudiantes de Northrop Frye, Margaret Atwood, publie le livre Survival: A Thematic Guide to Canadian Literature (1972). Il s’agit d’une des explorations les plus approfondies de l’idée centrale de Northrop Frye.

Plus tard dans sa vie, Northrop Frye éprouve un certain malaise à constater que le contexte historique spécifique de sa théorie a échappé au grand public. Il se plaint que son idée est « surexposée » par d’autres critiques. Il estime que, tout comme une photographie surexposée, son concept est devenu flou et imprécis.
Lors d’un discours prononcé à l’ambassade du Canada à Washington DC à l’automne 1989, Northtrop Frye déclare que l’intention derrière cette théorie est de « décrire les effets psychologiques au Canada des guerres anglo-françaises, de la peur des attaques de la part des Autochtones, et de la protection contre une nature implacablement indifférente avec son cycle de chaleur intense, de froid intense et d’arrivée du printemps avec ses mouches noires. »
Critiques de la mentalité de garnison
Les détracteurs de la théorie de la mentalité de garnison soulignent qu’elle est déconnectée, voire antithétique, de l’expérience des peuples autochtones, qui considèrent généralement leur environnement comme une « source de subsistance » et non comme une menace. Les détracteurs ajoutent que l’effacement de l’expérience autochtone est à la fois la cause et la conséquence de cette mentalité de garnison.
Mentalité de condominium
À la fin du 20e siècle, Northrop Frye affirme que la « mentalité de garnison » est supplantée par une nouvelle façon de penser. Il nomme cette dernière « mentalité de condominium ». Selon lui, le Canada est devenu l’une des nations les plus urbanisées de la planète. Il s’agit là d’une évolution considérable par rapport au pays principalement rural qu’était le Canada à sa fondation. L’un des principaux facteurs de cette urbanisation est l’apparition des condominiums, qui sont depuis devenus l’une des caractéristiques marquantes des villes canadiennes. Comme l’explique l’écrivain Kyle Wyatt dans le Walrus en 2012, les condominiums promettent un accès à la propriété et l’ascension sociale dans un contexte urbain rappelant les villages. Cependant, leurs installations et leurs aménagements exclusifs peuvent s’avérer isolants pour leurs occupants et nuire aux liens que les communautés urbaines favorisent généralement. Selon Northrop Frye, si la mentalité de garnison est sociale mais non créative, la mentalité de condominium n’est « ni sociale ni créative, et elle force les énergies culturelles du pays à former une sorte de contre-environnement ».
(Voir aussi Villes de garnison; Théorie et critique dans la littérature de langue anglaise; Identité canadienne.)