Identité canadienne

Ce qu’être Canadien signifie a toujours été une question controversée. Certains placent cette interrogation au cœur même de l’identité canadienne. Les Canadiens, il en retourne, n’ont jamais atteint même l’ombre d’un consensus sur une conception unifiée et unique de leur pays. La plupart des notions d’identité canadienne ont évolué entre les idées d’unité et de pluralité. Elles ont mis l’accent soit sur la vision d’un « seul » Canada, soit sur celle d’une nation composée de « nombreux » Canadas. Une vision plus récente de l’identité canadienne la considère comme marquée par une combinaison d’unité et de pluralité. L’approche pluraliste considère le compromis comme la meilleure réponse aux tensions nationales, régionales, ethniques, religieuses et politiques qui composent le Canada.




Un Canada ou plusieurs Canadas?

Dans de nombreux pays plus anciens, le nom du groupe ethnique dominant correspond à l’identité nationale de ces pays. C’est le cas, par exemple, des Allemands en Allemagne ou des Français de France. Le Canada, quant à lui, était déjà peuplé de nombreux peuples des Premières Nations lorsque des colons de toute part se sont aventurés sur le territoire pour enfin en faire un pays. Ce qui fait l’identité canadienne, de fait, est plus difficile à cerner de manière traditionnelle. Ce qu’être Canadien signifie (ses valeurs, ses positions politiques, sa spiritualité) a toujours été une question controversée, si bien que certains placent cette interrogation au cœur même de l’identité canadienne. Les Canadiens, il en retourne, n’ont jamais atteint même l’ombre d’un consensus sur une conception unifiée et unique de leur pays.

Selon certains observateurs, ce sont les divisions sociales fondamentales du pays qui empêchent la création d’une telle conception. Il existe d’abord une séparation entre les Autochtones qui habitaient le territoire et les colons européens et leurs descendants qui l’ont investi. Ensuite, il y a la séparation entre les fameuses « deux solitudes ». Cette expression réfère au conflit impliquant les colons d’origine française et britannique. Enfin, le troisième fossé identitaire naît de l’immigration de masse qui, depuis la  Deuxième Guerre mondiale, a fait du Canada une société polyethnique que certains croient impossible à unifier.

Par conséquent, la plupart des conceptions de l’identité canadienne ont alterné entre deux extrêmes : l’unité ou la pluralité, soit un seul Canada uni ou une nation fragmentée en plusieurs Canadas. De façon plus récente, un courant de pensée postmoderne de l’identité canadienne a plutôt vu le Canada comme une construction à la fois unie et fragmentée. Une dernière approche, qui peut s’insérer entre les deux premières, voit plutôt le Canada comme une communauté plus ou moins soudée caractérisée par ce que Charles Taylor appelle une « diversité profonde ».

Couronne et économie

La conception unifiée de l’identité canadienne prend plusieurs formes au cours de l’histoire, étant souvent dictée par l’autorité au pouvoir, qui tranche sur cet épineux débat.

À l’origine, deux clans s’opposent sur la question identitaire canadienne. D’un côté, les monarchistes proclament l’appartenance du Canada à la Couronne britannique. De l’autre, les mercantilistes, accompagnés de la clique du Château du Bas-Canada et du Family Compact du Haut-Canada, promeuvent des politiques économiques protectionnistes favorisant les exportations. Avec le temps, toutefois, la Couronne perd presque tous ses pouvoirs. En fin de compte, elle finit par ne tenir qu’un rôle symbolique au Canada. Ceux qui défendent l’importance de l’économie, quant à eux, partagent la croyance selon laquelle le Canada est au mieux lorsqu’il peut offrir à ses citoyens une « société efficace ».

Populisme et « société juste »

En matière de conception « unifiante » du Canada, nous comptons au moins deux autres concurrents principaux. Le premier affirme que dans une démocratie, le peuple détient l’autorité ultime. C’est ce modèle, utilisé par la République américaine, qui a inspiré aux Canadiens les rebellions ratées de 1837. Il stimule également la création de différents mouvements et partis populistes parfois très influents, comme les mouvements du Crédit social dans l’Ouest et au Québec, et la Fédération du commonwealth coopératif (FCC) et le Parti réformiste du Canada.

Au pôle opposé se tient la théorie de la « société juste ». Celle-ci guide l’ancien premier ministre Pierre Trudeau dans la mise en place, durant le rapatriement de la Constitution en 1982, de la Charte canadienne des droits et libertés. La quête de Pierre Trudeau pour un Canada unifié nécessite le respect des droits individuels de tous les Canadiens sans exception. C’est sans doute ce qui justifie sa féroce opposition à l’Accord du lac Meech (1987) qui, s’il avait été ratifié, aurait reconnu le Québec comme une société distincte et, par définition, aurait amené à traiter ses citoyens de façon différente des autres.

La Charte canadienne des droits et libertés

Menaces pour la civilisation canadienne

Toutes ces vues du Canada ont en commun ce que Northrop Frye appelle une « mentalité d’assiégés. » Cette mentalité, que l’écrivaine Margaret Atwood dit retrouver dans le thème de la « survie »  dans la littérature canadienne anglaise, voit la pluralité, ces « autres venus d’ailleurs », comme une menace pour l’intégrité de la société canadienne.

Ces menaces sont la nature sauvage, souvent symbolisée par la dureté de l’hiver, la faune sauvage ou les peuples autochtones; le mouvement séparatiste québécois de certains nationalistes québécois; et le morcellement du pays par le truchement de politiques multiculturelles qui, selon certains, mènent à des ghettos ethniques plutôt qu’à l’assimilation des  immigrants. Cette façon de voir les choses pousse ses partisans à adopter une attitude combative contre ces prétendues menaces.

Génie du compromis

La conception pluraliste de l’identité canadienne voit dans l’accommodation le meilleur moyen d’apaiser les tensions nationales, régionales, ethniques, religieuses et politiques qui caractérisent le Canada. En vertu de cette vision, les droits de la  Charte ne forment pas un tout systématique et entier, mais doivent plutôt conserver un équilibre entre eux, une attitude qui ne saurait être plus que dans les traditions canadiennes.

Northrop Frye dit que « le génie du compromis des Canadiens se reflète dans l’existence du Canada lui-même. » Pour sa part, John A. Macdonald, le tout premier ministre du Canada, s’enorgueillissait du fait que les motions qui deviendraient l’Acte de l’Amérique du Nord britannique portaient « les marques du compromis ». C’est peut-être ce qui explique que le gagnant du concours radiophonique organisé en 1972 par la CBC pour trouver un équivalent canadien à l’expression américaine « as American as apple pie » n’est ni « aussi canadien que le sirop d’érable » ou « aussi canadien que le hockey », mais bien « aussi canadien que possible, étant donné les circonstances. »

Inauguration du nouveau drapeau
Membres du Parlement présentant le nouveau drapeau pendant le débat du drapeau, à Ottawa, en 1964.

Dialogue plutôt que négociation

Le fait de voir le Canada comme une communauté profondément diversifiée souligne l’importance de résoudre les conflits par le dialogue plutôt que la négociation. En effet, le dialogue, parce qu’il nécessite une bonne écoute et un effort de compréhension mutuelle, permet aux parties prenantes de travailler ensemble pour atteindre le bien commun. La négociation, elle, stimule plutôt un esprit de rivalité, où chaque partie cherche à obtenir la plus grosse part du gâteau.

Le bien commun des Canadiens encourage une vision du pays strictement politique, plutôt que nationale. Selon elle, le Canada est une communauté « civique » (de citoyens) plutôt qu’une « nation », et les communautés nationales sont considérées comme de vastes entités culturelles. Cela étant dit, la conception civique ou politique du Canada reconnaît au pays une foule d’autres types de communautés, dont la communauté nationale. Par conséquent, les partisans de l’approche civique ont tendance à décrire le Canada comme « multinational », ou encore comme un « État-nations ». D’ailleurs, même s’ils prêchent le dialogue auprès des citoyens quand vient le temps de résoudre leurs conflits, ils acceptent néanmoins la négociation comme une avenue parfois impossible à éviter.

En effet, la plupart des Canadiens ont utilisé cette approche d’une façon qui concorde avec les idéologies libérales, s’opposant ce faisant au conservatisme qui domine aux États-Unis ou aux démocraties socialistes scandinaves. Ainsi, les partis politiques canadiens qui visent le pouvoir ont toujours trouvé nécessaire de mettre l’accent sur les éléments plus libéraux de leur plateforme politique.

Droits des autochtones
Plus de 100 Autochtones manifestent sur la Colline du Parlement pour protester contre l’élimination des droits des peuples autochtones proposée dans le projet de constitution, le 16 novembre 1981.

Reconnaissance des groupes ethniques

Selon cette approche, s’il convient de distinguer les différentes communautés nationales du lot civique et politique. Il ne faut toutefois pas en faire des communautés ethniques à part (voir aussi : Identité ethnique). L’enjeu, en fait, est de savoir si un groupe ethnique cherche à obtenir une reconnaissance et une autodétermination de la part de l’état gouvernant, ou s’il s’identifie au Canada et souhaite s’y assimiler.

Les peuples autochtones, les Québécois francophones, les Canadiens anglophones et, d’une certaine manière, les Acadiens, sont des groupes ethniques cherchant une telle indépendance au sein du Canada. Parmi les groupes ne cherchant aucun statut se trouvent les Canadiens d’origine multiples, comme les Canado-Écossais, les Sino-Canadiens et les Afro-Canadiens.

Les Canadiens anglophones, quant à eux, sont parfois décrits comme une « nation dont on ne doit pas prononcer le nom ». En effet, ils ont tendance à ne pas se voir comme membres d’une communauté distincte. On les considère plutôt comme l’une des deux communautés linguistiques officielles du Canada bilingue. Il s’agit-là d’un luxe : puisqu’ils sont du côté de la majorité, il est très facile d’ignorer la distinction entre leur communauté nationale et le pays dans son ensemble.

Le débat sur l’identité canadienne fait rage depuis belle lurette, et chacune des positions abordées ci-dessus a connu ses années fortes et moins fortes. Si l’on en croit l’aphorisme qui dit que le passé est garant du futur, un constat est clair : le dialogue sur l’identité canadienne est bien loin d’arriver à un terrain d’entente.

Voir aussi : Langue et identité canadienne.


Lecture supplémentaire

  • Will KymlickaLa voie Canadienne : repenser le multiculturalisme (2003).

  • Charles TaylorRapprocher les solitudes : écrits sur le fédéralisme et le nationalisme au Canada (1992)

  • Michael IgnatieffLa Révolution des droits (2001).

  • John Ralston SaulMon pays métis : quelques vérités sur le Canada (2009).

  • Charles Blattberg, Et si nous dansions? Pour une politique du bien commun au Canada (2004).

  • Joseph Heath, La société efficiente : pourquoi fait-il si bon vivre au Canada (2002).