Au début des années 1930, période marquée par la Grande Dépression, l’antisémitisme s’intensifie au Québec. Plusieurs personnalités, dont Lionel Groulx et les journalistes Omer Héroux, Georges Pelletier et Adrien Arcand, alimentent la campagne « Achat chez nous » qui fait la promotion du boycottage des commerces juifs. En 1934, ce mouvement dépasse le cadre commercial. Des internes en médecine de cinq hôpitaux catholiques francophones situés à Montréal s’engagent dans une grève afin d’exiger la démission du docteur Samuel Rabinovitch, qui effectue son internat à l’Hôpital Notre-Dame. Refusant d’abord de démissionner, il est la cible de menace et de harcèlement qui l’ont finalement poussé à quitter son poste.

La communauté juive et l’accès à la formation de médecine
Gage de mobilité sociale, l’éducation revêt une importance particulière pour la communauté juive ashkénaze. Comme la loi de 1903 sur l’éducation scolarise les enfants juifs en anglais, la plupart de ceux qui poursuivent des études supérieures fréquentent des établissements anglophones. L’Université McGill demeure le premier choix. L’intérêt marqué de cette minorité pour les études universitaires inquiète cependant les administrations des universités montréalaises. Les universités anglophones sont notamment soucieuses de préserver le caractère britannique de leur institution.
Au début des années 1930, le contexte est marqué par l’antisémitisme et la crise économique (voir La crise des années 1930 au Canada). La Faculté de médecine de l’Université McGill établit que les personnes juives ne doivent pas dépasser 10 % du corps étudiant. Pour certains de la communauté juive, la solution est de s’inscrire à l’Université de Montréal. Cette institution francophone n’impose pas de quota. Jusque-là, le nombre de demandes d’admission de la part de personne juive était faible. Néanmoins, certaines personnes dont les étudiants et étudiantes de confession catholique sont hostiles à la présence de personnes juives à l’Université de Montréal. L’hostilité s’amplifie en février 1934 lorsque le député conservateur Samuel Gobeil dénonce la situation à la Chambre des communes. Au milieu des années 1930, seul 4,4 % du corps étudiant de l’Université de Montréal est de confession juive. L’un d’eux est Samuel Rabinovitch, qui y poursuit des études en médecine.
Samuel Rabinovitch à l’Hôpital Notre-Dame
Au début du 20e siècle, le caractère confessionnel des hôpitaux du Québec oriente leur administration et la composition des membres de leur personnel. Bien que laïc, l’Hôpital Notre-Dame de Montréal revêt un fort caractère catholique. Cette institution sert aussi de lieu d’enseignement clinique pour la Faculté de médecine de l’Université de Montréal. Les internes (c’est-à-dire les médecins en résidence) sont généralement des hommes francophones de confession catholique. La présence de Samuel Rabinovitch, étudiant en médecine à l’Université de Montréal de confession juive, comme interne à l’Hôpital Notre-Dame représente un événement unique. En effet, la présence d’une personne juive déroge aux pratiques propres au système hospitalier du Québec.
En 1933-1934, Samuel Rabinovitch réalise son stage de dernière année au sein de l’Hôpital Sainte-Justine et de l’Hôpital Notre-Dame. En 1934, il est désigné meilleur étudiant de sa cohorte. Il reçoit des offres de deux institutions américaines pour poursuivre son internat de 1934 à 1935. Le jeune médecin interne souhaite plutôt demeurer au Québec. En février 1934, il pose sa candidature pour poursuivre sa trajectoire à l’Hôpital Notre-Dame. Il n’est accepté qu’en dernier recours pour pourvoir des postes vacants.
L’acceptation de sa candidature par l’administration suscite de vives réactions de la part de plusieurs autres internes. Iels exigent que l’administration revienne sur sa décision en mettant fin à l’internat de Samuel Rabinovitch au sein de cette institution hospitalière. Dans la foulée, trois internes de confession catholique présentent leur démission et plusieurs signent une pétition qui exige son renvoi. Ce mouvement de contestation va au-delà des murs de l’institution alors que certaines personnes envoient des lettres à l’administration de l’hôpital pour s’opposer au recrutement d’une personne juive.
Afin de faire entendre leur voix, les internes de l’Hôpital Notre-Dame s’engagent dans un mouvement de grève le 14 juin 1934. Ceux-ci demandent également à leurs collègues d’autres hôpitaux catholiques de se joindre à eux. Leurs homologues de l’Hôtel-Dieu, de l’Hôpital Sainte-Justine, de l’Hôpital de la Miséricorde et de l’Hôpital Saint-Jean-de-Dieu répondent à l’appel. Au total, ce sont 75 internes qui participent à cette grève au fondement antisémite. Des associations de médecins de partout au Québec et de nombreux membres de la société civile appuient les grévistes. Certains membres du personnel de l’Hôpital Notre-Dame joignent leur voix en demandant qu’une politique discriminatoire envers les personnes juives soit adoptée.
Pour les grévistes ainsi que leurs supporteurs et supportrices, la présence d’une personne juive dans le corps médical représente une menace pour le caractère catholique et canadien-français de l’hôpital. Ce mouvement marqué par une forte dimension antisémite met de l’avant la volonté du personnel canadien-français de protéger l’institution contre une présence accrue du personnel juif. Selon eux, la présence de personnel soignant juif dans un hôpital catholique représente une compétition déloyale. De plus, des internes avancent ne pas vouloir travailler avec un médecin juif. Certains vont jusqu’à justifier la mobilisation en invoquant que les patients et patientes seraient réticent(e)s à se faire soigner par des médecins de confession juive.
Le saviez-vous?
Le cas de l’Hôpital Notre-Dame n’est pas unique. La même année, une pétition lancée à l’initiative de la Société Saint-Jean-Baptiste exige la démission du docteur Abram Stillman de l’Hôpital Hôtel-Dieu. Comme Samuel Rabinovitch, il est également un homme juif qui exerce la profession médicale.
Réponse de l’administration
Le docteur Télesphore Parizeau, doyen de la Faculté de médecine de l’Université de Montréal, se contente d’accuser les internes en grève d’insubordination. Ainsi, il n’est pas question de les condamner pour le caractère antisémite de la mobilisation. La position du doyen et de l’administration de l’hôpital s’inscrit dans une volonté de préserver le calme au sein de l’institution de santé.
Toutefois, les demandes des grévistes finissent par trouver écho chez la direction de l’Hôpital Notre-Dame, qui invite Samuel Rabinovitch à donner sa démission. Bien qu’au départ, il refuse de le faire, les pressions, le harcèlement et les menaces ont raison de lui quatre jours après le déclenchement de la grève.
Dans sa lettre de démission, Samuel Rabinovitch déclare en outre penser au bien-être des personnes malades :
Je regrette de voir que tant de médecins canadien-français, notamment des gradués, aient ignoré le premier devoir du serment qu’ils viennent de prêter, et je suis heureux que ma démission permettra aux pauvres malheureux qui souffrent actuellement dans les hôpitaux affectés par le conflit de recevoir immédiatement les soins dont ils ont besoin.
Contexte lié à l’Hôpital général juif
La communauté juive de l’époque est bien consciente des réticences à s’occuper des personnes malades de confession juive. Il en est de même pour ce qui est de l’hostilité des hôpitaux catholiques envers l’intégration de membres du personnel médical juifs dans leurs équipes. À la fin des années 1920, une campagne de financement est lancée par la communauté juive pour financer un nouvel hôpital pour servir les membres de la communauté. En octobre 1934, l’Hôpital général juif, aujourd’hui le Centre hospitalier universitaire général juif, inaugure ses activités. Bien qu’il ne s’agisse pas d’une réponse directe à la grève des internes de l’Hôpital Notre-Dame, la mise en place d’une institution hospitalière juive s’inscrit dans le même contexte social marqué par l’antisémitisme. Dès ses premières activités, l’administration de ce nouvel établissement s’engage à soigner toute personne sans distinction de race ou de religion.