Le Québec est reconnu pour l’usage de mots religieux comme jurons, communément appelés « sacres ». Ces mots servent à exprimer la joie, la douleur ou la colère. Ils représentent également une forme de révolte, un rejet d’un ordre social dominé par l’Église qui occupait alors une place centrale dans la vie quotidienne des francophones au Québec. À l’origine, les jurons québécois étaient donc employés en réaction contre une Église très puissante contrôlant les institutions sociales, civiles et politiques au Québec. (Voir : Catholicisme au Canada; Ultramontanisme.)

Origines historiques en France
L’usage de termes religieux comme jurons est longtemps considéré comme un tabou en France. En effet, du Moyen Âge au 18e siècle, le blasphème ― c’est-à-dire l’expression d’un manque de respect envers une divinité, des figures religieuses ou des objets sacrés ― est sévèrement puni, par des amendes et des peines corporelles. Malgré cela, les jurons religieux, le plus souvent lié à Dieu, à la Vierge Marie et au diable, sont très répandus en France.
En Nouvelle-France, la société canadienne est influencée par les jurons utilisés en France. Les termes sacrebleu, sacre dieu et sacrilège sont souvent employés. Cependant, ce n’est pas encore à cette période qu’apparaissent les jurons spécifiquement québécois. Même si la Nouvelle-France est une colonie catholique, l’autorité de l’Église est encore relativement faible comparée au contexte ultérieur du 19e siècle. La distance avec la métropole et le fait que l’Église n’est pas aussi bien implantée dans la colonie font en sorte que celle-ci exerce moins de contrôle sur la population locale.
La difficulté de l’Église à asseoir son autorité s’accentue suivant la Conquête. Elle doit notamment faire face à une pénurie de prêtres. En conséquence, le clergé est incapable de maintenir la discipline au sein des paroisses. Le peuple canadien-français résiste à l’autorité ecclésiastique. On constate des cas où certaines personnes défient ouvertement leur curé en l’insultant. D’autres cherchent à éviter de payer la dîme ou s’emparent des biens de l’Église. À Montréal, par exemple, une chapelle peu fréquentée est même transformée en écurie pour les chevaux et autres animaux d’élevage.
La survivance et le Québec après 1840
Le début du 19e siècle est une période de bouleversements sociaux et politiques au Bas-Canada. Inspirés par les révolutions américaine et française, les patriotes réclament un système plus démocratique que celui établi par l’Acte constitutionnel de 1791. Après des années d’impasse politique, les patriotes et leurs alliés se révoltent en 1837 et 1838, mais échouent. Les autorités britanniques tentent alors d’assimiler le peuple canadien-français dans la société canadienne-anglaise avec l’union des deux Canadas. (Voir L’Acte d’Union.)
C’est à ce moment que l’Église catholique commence à jouer un rôle beaucoup plus important dans la société canadienne-française et dans la survie de la culture francophone et catholique au Canada. C’est notamment le cas à Montréal, où l’élite anglophone domine la vie politique, sociale et économique. L’Église cherche donc à créer un espace public alternatif, francophone et catholique. Entre 1830 et 1880, le nombre de membres du clergé augmente considérablement. De nouvelles paroisses sont également créées pour répondre aux besoins. L’Église catholique devient le cœur d’un vaste réseau d’écoles, de couvents, d’hôpitaux et de services sociaux francophone et catholique.
Durant cette période, l’Église s’appuie sur l’ultramontanisme, une doctrine qui prône un rôle important de l’Église catholique dans la vie politique et sociale. Ainsi, des années 1840 jusqu’aux années 1960, elle domine les secteurs de l’éducation, de la santé et de l’aide sociale au Québec. L’Église fournie ainsi des services à la population canadienne-française « du berceau à la tombe ». Elle devient un pilier central de la vie publique et politique au Québec. Ce n’est qu’avec la Révolution tranquille que son autorité commence à décliner.

C’est dans ce contexte de forte influence religieuse que l’emploi de sacres québécois se développe, indépendamment de son usage ailleurs dans la francophonie. Parce que l’Église occupe une place si importante dans la vie quotidienne, plusieurs personnes au Québec finissent par se révolter contre son autorité. Une forme populaire de révolte est donc de transformer des mots sacrés en jurons.
Sacrer à la québécoise
Au cours des 19e et 20e siècles, on assiste au Québec à un renouvellement des sacres et de leurs usages. Jusque-là, les termes normalement employés se limitent principalement aux figures de l’Église catholique (Jésus, Vierge Marie, Dieu, etc.). Durant cette période, les objets et concepts associés au sacrifice eucharistique font notamment leur entrée dans la langue pour sacrer. C’est le cas du juron tabarnak, qui désigne à l’origine le tabernacle où sont conservées les hosties consacrées, et de osti, dérivé du mot hostie ― le pain consacré représentant le corps du Christ lors de l’eucharistie. Le mot câlice renvoie, quant à lui, à la coupe utilisée pendant la messe pour contenir le vin consacré. Le recours à ces termes témoigne de l’importance symbolique de l’eucharistie dans la culture catholique québécoise de l’époque. En détournant des objets au cœur du rite le plus sacré de la liturgie, les locuteurs et locutrices confèrent aux sacres une forte charge expressive et transgressive.
Le choix des mots employés comme sacre se limite néanmoins à un inventaire relativement restreint de termes issus du lexique de l’Église. Cependant, l’usage qu’en font les locuteurs et locutrices depuis au moins la Révolution tranquille se caractérise par une grande diversité grammaticale. Par exemple, l’emploi dépasse l’usage interjectif, c’est-à-dire l’utilisation autonome et exclamative d’un sacre sans intégration syntaxique à une phrase : tabarnak!. Les francophones de l’époque exploitent la grammaire du français pour créer des emplois variés à partir d’un même sacre. Les sacres peuvent alors remplir plusieurs fonctions grammaticales dans une phrase.
Parmi les caractéristiques grammaticales les plus communes, on peut penser à la formation de verbes par l’ajout du suffixe -er, comme dans crisser, câlisser, ciboirer. Ainsi, il est possible de conjuguer et d’adapter ces sacres : je m’en crisse, pour dire « je m’en fous ». Le fait de créer un verbe permet aussi l’ajout de préfixes, comme dé-, re- et contre-. D’autres exemples comprennent l’emploi d’adverbe par l’ajout du suffixe -ment (crissement, diablement). Une phrase comme je suis crissement pas à l’aise revient à dire que « je ne suis vraiment pas à l’aise ». On note aussi l’intégration de sacre dans des structures nominales, comme « sacre + de + nom » (un osti de chat). Les recherches linguistiques mettent également en évidence l’emploi de chaînes de sacres, c’est-à-dire la succession de plusieurs sacres dans un même énoncé, comme dans osti de tabarnak de crisse de calvaire.
Au-delà de l’intégration des sacres à la grammaire, un trait qui caractérise les sacres du français québécois (voir aussi Langue française au Canada) tient à leur grande capacité de transformation euphémique, c’est-à-dire la possibilité d’atténuer la charge d’un sacre par le changement des sons qui le compose. Il en existe des centaines de formes distinctes. Dans les exemples suivants, le début du sacre d’origine est conservé alors que la finale est changée : baptême devient batince, tabarnak se transforme en tabarnouche, calvaire devient calvâsse.
Depuis, les sacres continuent d’évoluer, sous l’effet des transformations de la société québécoise et de son ouverture à d’autres cultures. (Voir aussi Interculturalisme.) Par exemple, si on pense à l’inventaire de termes utilisés, celui-ci s’est resserré avec l’affaiblissement de la présence de l’Église catholique suivant la Révolution tranquille. Désormais, les formes verbales dérivées de sacres se construisent principalement à partir de câlisse et de crisse, suggérant une diversité grammaticale moins étendue.