En raison de l’histoire unique de Terre-Neuve-et-Labrador, les peuples autochtones de la province ne sont pas visés par la Loi sur les Indiens. Par conséquent, les pensionnats de Terre-Neuve‑et-Labrador sont distincts du système fédéral de pensionnats décrit et exploité en vertu de la Loi sur les Indiens. Avant d’être financés en partie par le gouvernement fédéral, les pensionnats de Terre-Neuve-et-Labrador sont gérés par diverses organisations non gouvernementales. Le financement du gouvernement fédéral commence en 1949, lorsque Terre-Neuve‑et-Labrador se joint à la fédération canadienne, et se poursuit jusqu’en 1980 (voir aussi Terre-Neuve-et-Labrador et la Confédération). Bien qu’il s’agisse d’un système distinct, ces pensionnats causent des torts aux élèves autochtones (p. ex. perte culturelle et violence physique et sexuelle), comme d’autres pensionnats au Canada.
Exploitation
Comme Terre-Neuve-et-Labrador ne fait pas partie du Canada avant 1949, ce sont des organisations indépendantes, et non le gouvernement fédéral, qui créent et dirigent les pensionnats. Plus particulièrement, l’Église morave et l’International Grenfell Association (IGA) exploitent la plupart des pensionnats à Terre-Neuve-et-Labrador. Une école, la Labrador Public School, est établie par un révérend anglican et devient plus tard exploitée par l’IGA. À l’instar des pensionnats indiens partout au Canada, les enfants subissent des injustices, des mauvais traitements et des traumatismes.
Église morave
L’Église morave commence à prendre de l’expansion par le travail de mission en 1727 (voir aussi Missions moraves au Labrador). En 1752, la première tentative de conversion au Labrador échoue. En 1771, Jens Haven, un missionnaire morave danois, réussit à ouvrir et à maintenir une mission à Nain – actuellement la plus grande communauté du Nunatsiavut. Sur une période de 150 ans, les Moraves ouvrent des sites de mission à Okak, Hopedale, Hebron, Zoar, Ramah, Makkovik et Killiniq. Toutes ces missions se trouvent à proximité de zones de chasse et de peuplements inuits établis depuis longtemps. Les missionnaires choisissent ces endroits intentionnellement, sachant qu’ils auront plus de succès auprès des Inuits. De plus, les missionnaires choisissent des sites dans le nord du Labrador pour isoler les Inuits des pêcheries des Anglais en développement dans les régions plus méridionales du Labrador.
Les missions fournissent des postes de traite, des écoles, des soins de santé et des églises. Ils offrent également un soutien social aux personnes dans le besoin. La vie à la mission est structurée de manière à inciter les Inuits à se convertir au christianisme, à modifier leurs structures familiales en fonction des coutumes européennes et à vivre dans des maisons de style européen qui ne conviennent pas aux conditions météorologiques arctiques. La conversion des Inuits est un processus lent, en partie à cause des ressources limitées qui obligent les Inuits à se déplacer dans le paysage terrestre tout au long de l’année. Aujourd’hui, l’Église morave continue de jouer un rôle important dans la vie quotidienne des Inuits du Labrador, que ce soit sous forme de célébrations ou en chantant des hymnes moraves en inuktitut (dialecte des Inuits du Labrador) (voir aussi Inuktitut). Bien que de nombreux Inuits de Terre-Neuve-et-Labrador pratiquent le christianisme morave, l’héritage de l’Église est complexe. Les connaissances et les pratiques culturelles des Inuits se perdent à mesure que des croyances étrangères sont introduites (voir aussi Histoires traditionnelles inuites).
International Grenfell Association
La deuxième organisation à exploiter des pensionnats à Terre-Neuve-et-Labrador est l’IGA. Elle est fondée par le missionnaire médical anglais Sir Wilfred Grenfell. L’IGA est une organisation philanthropique qui offre des services médicaux, éducatifs et sociaux à la fin du 19e siècle et au début du 20e siècle dans tout le Labrador et le nord de Terre-Neuve. Après son premier voyage à Terre-Neuve-et-Labrador au début des années 1890, Grenfell s’emploie à aider les pêcheurs et les collectivités locales. Il ouvre deux hôpitaux d’été à Battle Harbour et à Indian Harbour, au Labrador. Auparavant, ces collectivités n’avaient pas d’installations médicales. Les réactions à ces premières interactions avec l’IGA sont diverses. Selon John Kennedy, bon nombre d’entre elles sont d’avis que le travail est « bien intentionné, mais souvent condescendant ». Les habitants du nord de Terre-Neuve-et-Labrador sont souvent dépeints comme étant malades, tristes et ayant besoin d’aide – un récit qui sert à recueillir des fonds auprès d’auditoires de la classe supérieure.
Grenfell utilise notamment des images et des histoires objectives d’enfants autochtones pour promouvoir sa philanthropie, en créant des mascottes d’enfants malades, blessés et orphelins qui sont dépeints comme ayant besoin de l’aide de la société blanche. Grenfell mise énormément sur ces auditoires pour obtenir du soutien financier. Il fait également appel à de nouveaux jeunes professionnels issus de familles riches qui travaillent ou font du bénévolat pour l’IGA. De plus, Grenfell retire les enfants autochtones de leurs familles lorsqu’il juge les parents inaptes. Il trouve ensuite des familles européennes, américaines et canadiennes pour les adopter.
Labrador Public School
La Labrador Public School (LPS) est inaugurée en 1920 par le révérend anglican Henry Gordon à Muddy Bay, près de Cartwright, au Labrador. La LPS doit servir à la fois d’école et d’orphelinat, car l’orphelinat le plus proche se trouve de l’autre côté du détroit de Belle-Isle, à St. Anthony. Ce besoin s’intensifie après que la grippe espagnole décime une grande partie de la population de la région de Sandwich Bay et laisse 40 enfants orphelins ou avec un seul parent. Comme la construction et l’exploitation de l’école dépendent de dons de bienfaisance, l’école connaît des difficultés financières qui amènent l’IGA à prendre la relève après deux ans d’activité.
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Pensionnat |
Emplacement |
Ligne de temps |
Concepteur/exploitant |
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Yale School |
North West River (Labrador) |
1926 à 1980 |
International Grenfell Association |
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Muddy Bay School |
Baie Muddy (Labrador) |
1920 à 1928 |
International Grenfell Association |
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Labrador Public School |
Cartwright (Labrador) |
1920 à 1922 et 1922 à 1928 |
À l’origine mise sur pied par le révérend anglican Henry Gordon; exploitée par l’International Grenfell Association après 1922 |
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Lockwood School (auparavant Labrador Public School, rebaptisée après l’incendie de 1922) |
Cartwright (Labrador) |
1928 à 1964 |
International Grenfell Association |
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Mary’s River |
Mary’s Harbour (Labrador) |
1931 à 1938 |
International Grenfell Association |
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Makkovik Boarding School |
Makkovik (Labrador) |
1898 à 1960 |
Église morave |
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Nain Boarding School |
Nain (Labrador) |
1929 à 1973 |
Église morave |
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St. Anthony Institute (orphelinat et pensionnat) |
St. Anthony (Terre-Neuve) |
1906 à 1979 |
International Grenfell Association |
Les peuples autochtones et les Conditions de l’union
Même après la Confédération en 1949, la Loi sur les Indiens et les pensionnats indiens ne sont pas immédiatement étendus à Terre-Neuve-et-Labrador. Les Conditions de l’union entre le Canada et Terre-Neuve-et-Labrador, qui énoncent les modalités d’adhésion de Terre-Neuve-et-Labrador au Canada en tant que 10e province, excluent effectivement les peuples autochtones. Terre-Neuve-et-Labrador devient ainsi la seule province canadienne où il n’y a pas de loi concernant les peuples autochtones.
La séparation gouvernementale de Terre-Neuve-et-Labrador du reste du Canada signifie que le système fédéral des pensionnats n’a pas de ramifications dans la province la plus jeune. Cependant, les enfants autochtones continuent de fréquenter des écoles – communément appelées « boarding schools » (internats) – qui font la promotion des religions, des pratiques et des langues occidentales.
Pensionnats à Terre-Neuve-et-Labrador
Terre-Neuve-et-Labrador abrite sept pensionnats. Six de ces écoles sont situées dans les collectivités du Labrador de Nain, Makkovik, North West River, Muddy Bay, Cartwright et Mary’s Harbour (auparavant St. Mary’s River). La septième école est située à St. Anthony, sur l’île de Terre-Neuve, et sert à la fois d’école et d’orphelinat. Durant les années 1920, sept écoles sont exploitées et les écoles de Nain et de Makkovik sont exploitées par l’Église morave. Les autres écoles sont administrées par l’International Grenfell Association (IGA), à l’exception de la Labrador Public School, qui est mise sur pied par un révérend anglican avant qu’elle devienne sous l’administration de l’IGA. Contrairement au système fédéral des pensionnats, les écoles administrées par l’IGA sont fréquentées à la fois par des enfants autochtones et non autochtones.
Comme dans le cas de nombreux programmes d’assimilation, les pensionnats sont présentés comme des influences positives sur les enfants autochtones. Cependant, ces établissements et leurs croyances sont intrinsèquement racistes. Ils soutiennent que les modes de vie et les manières d’être autochtones sont indésirables et doivent changer, ce qui amène souvent les enfants à éprouver de la honte à l’égard de leur famille et de leur culture. Plus de 2 000 enfants fréquentent ces établissements durant la période où ces établissements sont exploités à Terre-Neuve-et-Labrador. Ces chiffres ne comprennent pas les externats indiens.
Les survivants et le traitement des élèves
Bien que le traitement des élèves varie d’un pensionnat à l’autre, de nombreux survivants deviennent victimes de violence dès les premiers jours de leur intégration à l’école. Ethel Campbell, une survivante de West Bay, au Labrador, explique qu’à leur arrivée, les élèves sont lavés et inspectés pour détecter la présence d’insectes. Les enfants se sentent humiliés et sales pour la raison qu’ils sont Autochtones :
Nous passions tous par cette pièce, où l’on inspectait nos têtes et mettait toutes sortes de produits qui brûlaient jusque dans le cou. On nous coupait les cheveux, comme si on sortait d’une grotte ou de quelque chose du genre.
Jane Shiwak, une survivante de Rigolet, au Labrador, se souvient de la difficile transition que représente le fait de vivre loin de la maison et de sa famille – et de ne pas recevoir de réconfort ou d’empathie pendant son enfance :
Je ne pouvais pas m’adapter à la nourriture. Même si je vomissais, je devais manger de nouveau la même nourriture. Tous les enfants me regardaient… J’avais seulement 5 ans. Dévêtue et battue devant tous les écoliers, avec une ceinture de cuir. Chaque jour, ça recommençait… Ma mère, si loin, ne pouvait pas venir.
Le personnel des écoles fait également sentir aux élèves autochtones que leurs modes de vie et leurs cultures sont inférieurs. Les survivants racontent que les prêtres disaient que les Innus étaient « retardés » et vouaient un « culte au diable ». En encourageant l’occidentalisation des élèves, les enfants avaient perdu les compétences traditionnelles dont ils avaient besoin lorsqu’ils retournaient chez eux, comme l’explique le regretté Hazel Williams Beaulac :
J’ai toujours été appelé l’enfant d’agriculteur. Parce qu’ils étaient pêcheurs et que je ne savais pas quoi faire, contrairement à ma sœur. Je ne savais pas comment pagayer. Je ne savais pas quel genre de pierres ramasser pour les filets.
Les enfants et les membres de la communauté locale devaient faire du travail manuel pour l’école, comme aller chercher de l’eau, couper du bois, cuisiner, réparer des choses et chasser pour contribuer à l’exploitation de l’école. Ida Sheppard se souvient :
Nous devions faire tout le travail… Les grandes et les grands [les élèves plus âgés] devaient s’occuper de la tenue de leurs dortoirs et vider leur propre seau en hiver. Et les grands devaient aller chercher de l’eau… Ils sortaient durant les tempêtes avec deux barils d’eau sur un grand cométique. Il fallait travailler fort.
Les punitions pour ne pas avoir fait ses tâches, ses devoirs ou s’être mal comporté prenaient souvent la forme de violence physique; par exemple, on nous frappait avec une semelle en cuir ou on nous privait de nourriture. Annie Andersen Evans raconte :
J’ai connu des moments difficiles à l’école. Par exemple, ils utilisaient une… pas la lanière de cuir, mais le pointeur qu’on allongeait et qui devenait un long bâton épais et dont se servait l’enseignant pour pointer des choses au tableau, et bien… ils s’en servaient pour nous frapper… nous étions sous leur responsabilité et nous ne pouvions rien dire à personne, nous ne pouvions pas rentrer chez nous.
Sachant que les parents retireraient leurs enfants des écoles pour les protéger contre les mauvais traitements et l’assimilation, le gouvernement et les exploitants d’école utilisent les programmes d’aide comme monnaie d’échange pour maintenir les enfants inscrits à l’école. Les Innus du Labrador, par exemple, se font promettre un logement et des emplois et, en fin de compte, une vie meilleure pour leurs enfants, pourvu qu’ils envoient leurs enfants à l’école. Ces promesses appuient l’objectif du gouvernement de forcer les Innus à rester dans des établissements permanents plutôt que de maintenir leur mode de vie traditionnellement nomade; c’est une façon d’assimiler les Innus à la société blanche. Une femme innue se souvient :
On a dit aux Innus qu’on leur construirait des maisons et qu’ils devaient en contrepartie faire l’école à leurs enfants. C’était un peu comme soudoyer les Innus… On nous a dit que les enfants finiraient par trouver un emploi convenable une fois qu’ils auraient terminé leurs études. Ça n’a jamais été le cas. Toutes ces promesses.
Les parents établis dans le sud du Labrador/NunatuKavut ne peuvent pas non plus recevoir d’allocations familiales à moins d’envoyer leurs enfants dans un pensionnat. Dans une entrevue, Margaret Toomashie raconte :
Je ne sais pas comment nos parents les ont payés. Mais ils ont dit que si nous n’allions pas à l’école, ils allaient prendre nos allocations familiales. Ils les traitaient toujours de cette façon. Certaines personnes refusaient d’y envoyer leurs enfants. Ils avaient peut-être bien raison après tout!
Excuses et séquelles durables
En 2008, le gouvernement de Stephen Harper présente des excuses aux survivants des pensionnats indiens partout au Canada, à l’exclusion de Terre-Neuve-et-Labrador. Ce n’est que lorsque les survivants de Terre-Neuve-et-Labrador intentent un recours collectif contre le gouvernement fédéral que des excuses sont présentées par le gouvernement de Justin Trudeau en 2017. Cette action en justice, et le projet de guérison et de commémoration des pensionnats indiens de Terre-Neuve-et-Labrador, jouent un rôle essentiel dans la mise en lumière de ces préjudices, des efforts déployés sous la direction du juge provincial à la retraite et inuk, James Igloliorte, et d’anciens élèves comme Toby Obed.
En 2023, le premier ministre de Terre-Neuve-et-Labrador, Andrew Furey, présente des excuses aux Inuits du NunatuKavut à Cartwright, dans le sud du Labrador et au Nunatsiavut lors d’une visite dans tout le territoire et à Happy Valley-Goose Bay. Le premier ministre Furey présente des excuses pour le rôle du gouvernement dans les pensionnats indiens et ce sombre chapitre de l’histoire de Terre-Neuve-et-Labrador.
Malgré les excuses, ces établissements laissent des séquelles durables chez les peuples autochtones de Terre-Neuve-et-Labrador qui y perdent leurs langues, leurs pratiques culturelles et leurs traditions; dans certains cas, un profond sentiment de honte d’être Autochtone se perpétue. Bien que la dernière école ait fermé ses portes en 1980, ces séquelles se feront sentir pendant plusieurs générations. Josie Curl Penney, une survivante, résume bien la situation en ces mots :
J’ai élevé quatre enfants et je n’ai pas pu être présente émotionnellement pour eux. Voilà les séquelles, et elles sont au cœur du problème : être incapable de partager et d’exprimer ses émotions.