May Pomerantz Jacobs Pinzer (Maimie Pinzer), travailleuse du sexe, pionnière du travail social, sténographe (née le 14 juillet 1885 à Philadelphie, aux États-Unis; décédée en 1940 à Philadelphie). De condition modeste, Maimie Pinzer a enchaîné les emplois précaires, dont le travail du sexe. En 1915, elle a fondé dans son humble appartement du quartier du Red Light l’organisme The Montreal Mission for Friendless Girls. Cette mission montréalaise était un refuge pour les travailleuses du sexe où elle les a soignées et accueillies.
Début de vie aux États-Unis
Maimie Pinzer est née dans une famille juive de la classe moyenne à Philadelphie, aux États-Unis. (Voir aussi Communauté juive au Canada.) Ses parents, Julia et Morris, sont des personnes immigrantes d’origine russo-polonaise. (Voir aussi : Communauté russe au Canada; Canadiens polonais.) Le couple a trois garçons et deux filles, dont Maimie. En 1898, l’assassinat du patriarche de la famille entraîne la chute des revenus et du train de vie de la famille. À l’époque, les femmes aisées, comme la mère de Maimie Painzer, ne travaillent pas. Désormais de condition modeste, la mère renvoie les deux employées de maison et retire la jeune Maimie Pinzer de l’école pour qu’elle l’aide dans les corvées ménagères. C’est ainsi que la scolarité de Maimie Pinzer, alors âgée de 13 ans, est interrompue malgré le fait qu’elle aime apprendre.
Maimie Pinzer est également victime d’abus sexuel dans le contexte familial. Son oncle lui inflige de la violence sexuelle à un très jeune âge.
Pour se rebeller et gagner un peu d’autonomie financière, l’adolescente travaille dans un grand magasin. C’est dans ce contexte qu’elle commence à rencontrer des hommes avec lesquels elle peut avoir des relations sexuelles en échange d’argent. (Voir aussi Travail du sexe au Canada.)
Sa mère est furieuse d’apprendre que sa fille passe plusieurs nuits chez l’un d’entre eux. Elle la dénonce à la police. C’est ainsi qu’à 13 ans, Maimie Pinzer est incarcérée au commissariat de l’hôtel de ville de Philadelphie. La jeune fille échange des faveurs sexuelles avec un agent de police pour qu’il la laisse sortir de sa cellule.
Sous les injonctions de sa mère et de son oncle qui la décrivent comme une gamine incorrigible, un juge place Maimie Pinzer à la prison de Moyamensing située à Philadelphie. Elle est ensuite institutionnalisée une année dans un couvent de la Madeleine, une institution religieuse destinée à redresser les filles rebelles.
Après cette année passée à l’école de réforme, Maimie Pinzer, âgée d’environ 14 ans, est livrée à elle-même. Elle est alors soumise aux réalités sociales de l’époque. Pour survivre, les femmes non éduquées de la classe ouvrière, comme elle, dépendent du mariage, du travail d’usine, du travail domestique ou du travail du sexe.
Au cours de sa vie, Maimie Pinzer doit souvent dépendre du travail du sexe pour subvenir à ses besoins. Elle ne racole pas dans les rues ou dans des maisons de prostitution. Pour maintenir une bonne réputation, telle une travailleuse du sexe de luxe, elle rencontre des hommes riches dans de beaux restaurants et des hôtels somptueux.
Entre 1904 et 1905, Maimie Pinzer se fait hospitaliser plusieurs fois pour soigner des infections transmissibles sexuellement et par le sang. Elle souffre notamment de la syphilis, possiblement contractée par l’intermédiaire du travail du sexe. Elle subit 31 opérations chirurgicales qui mènent à l’énucléation de son œil gauche et au port, à vie, d’un cache-œil.
Durant la même période, possiblement en raison de la douleur et des interventions médicales répétées, elle développe une dépendance à la morphine.
En 1906, elle épouse Albert Jones, un charpentier à qui il manque aussi un œil. Les revenus modestes de ce dernier ne suffisent cependant pas au couple. Maimie Pinzer arrondit les fins de mois avec le travail du sexe. Elle quitte son époux en 1911 et finit par le divorcer.
En décembre 1911, avec le désir d’une carrière stable, la jeune femme dans la mi-vingtaine entame une formation en sténographie.
Le saviez-vous?
Maimie Pinzer est polyglotte. Durant le cours de sa vie, elle apprend à parler l’allemand, l’anglais, le français, le russe et le yiddish.
Maimie Pinzer part ensuite vivre avec son amoureux d’enfance, Ira Benjamin. En 1917, il devient son second et dernier mari.
Au début des années 1910, elle emménage chez l’un de ses frères à Philadelphie. En 1911, après 11 ans de mauvaises relations familiales, Maimie Pinzer reparle à sa mère. Progressivement, elle renoue avec d’autres membres de sa famille.
Vie à Montréal
En 1912, Maimie Pinzer emménage à New York pour travailler comme sténographe dans une firme. En 1913, elle s’installe à Montréal, au Québec, où elle travaille dans la succursale montréalaise de cette même firme. Un an plus tard, elle est promue gestionnaire intérimaire.
Sujette à du harcèlement sexuel, elle quitte son emploi. En 1914, elle fonde le Business Aid Bureau avec Jean Holland, une immigrée irlandaise qui, contrairement à elle, détient un diplôme universitaire. Mais, après quelques mois, l’entreprise doit fermer ses portes en raison de la Première Guerre mondiale qui secoue le monde des affaires.
The Montreal Mission for Friendless Girls
Maimie Pinzer cumule les métiers précaires aux revenus modestes. À cause de son œil manquant, plusieurs employeurs refusent de l’embaucher dans des postes en interaction directe avec le public.
Incapable de se trouver un emploi, Maimie Pinzer décide de venir en aide aux travailleuses du sexe, comme elle-même aurait aimé être soutenue dix ans plus tôt. À l’époque, Montréal est l’épicentre du divertissement nocturne en Amérique du Nord. Cependant, les travailleuses du sexe du quartier du Red Light (aujourd’hui dans le secteur autour de la Place des Arts) représentent une menace pour l’ordre moral de l'Église catholique. Elles deviennent la cible de répressions policières.
Maimie Pinzer contribue à sa façon à l’émergence des mouvements sociaux qui dénoncent la précarité des conditions de travail de la classe ouvrière. En 1915, elle ouvre chez elle un foyer pour aider les travailleuses du sexe : The Montreal Mission for Friendless Girls.
Le saviez-vous?
Maimie Pinzer déteste la connotation condescendante du nom du refuge qui cible « les filles sans amies ». Elle songe même à le maintenir anonyme et discret pour ne pas effrayer sa clientèle marginalisée.
La mission est située à l’angle des rues Bleury et Ontario (aujourd’hui, l’avenue du Président-Kennedy), dans le quartier du Red Light. Elle offre notamment de quoi manger, un espace communautaire et un lieu de repos sécuritaire.
À l’époque, le milieu de l’intervention sociale traite les travailleuses du sexe comme des parias de la société. Maimie Pinzer opte plutôt pour des services bienveillants inspirés de sa propre expérience. Elle sert d’ailleurs une population anglophone très précaire. En particulier, les personnes de confession protestante et juive laissées pour compte par l’Église catholique et ses services communautaires.
La mission fonctionne grâce au soutien financier de donateurs et donatrices, dont son amie, la riche philanthrope américaine Fanny Quincy Howe, avec qui elle correspond pendant plus d’une décennie. Les deux femmes s’étaient rencontrées par l’intermédiaire d’Herbert Welsh, un travailleur social de Philadelphie qui, en 1909, aidait Maimie Pinzer à guérir de sa dépendance à la morphine.
En 1917, Maimie Pinzer est contrainte de quitter son appartement et de mettre fin au refuge. Cette décision est entre autres due à un manque de fonds et à du harcèlement de la part des policiers. Elle continue cependant d’aider les femmes au téléphone et en leur rendant visite.
The Maimie Papers
L’histoire de Maimie Pinzer est immortalisée dans le livre The Maimie Papers : Letters from an ex-prostitute, écrit par l’historienne Ruth Rosen et paru en 1977.
Ce livre édite une partie de la correspondance que Maimie Pinzer entretient de 1910 à 1922 avec son amie Fanny Quincy Howe, essayiste et romancière originaire de Boston dans le Massachusetts. Dans ses lettres manuscrites, Maimie Pinzer raconte à Fanny Quincy Howe ses relations familiales troubles, ses rencontres avec d’autres personnes marginalisées et ses tracas du quotidien. Elle lui demande aussi des conseils pour son avenir professionnel.
L’ouvrage témoigne de la condition d’une femme américaine issue d’un milieu modeste qui, au tournant du 20e siècle, se résigne à vendre son corps par manque d’opportunités professionnelles offertes aux femmes.
Legs
En 1995, l’organisme communautaire par et pour les travailleuses du sexe, Stella, l’amie de Maimie est fondé. Le nom de l’organisme rend hommage au travail social mené par Maimie Pinzer et à l’une de ses protégées, Stella Philipps (née Stella Catherine Conway), une travailleuse du sexe.
En 2023, une murale inspirée d’une photo de Maimie Pinzer avec son chien Poke est peinte en l’honneur de l’organisme Stella, l’amie de Maimie. L’œuvre est située dans une ruelle à deux pas de l’intersection des rues Fairmount et Parc dans le quartier du Mile-End à Montréal.