La caravane des peuples autochtones

La caravane des Autochtones, une manifestation de contestation politique, ayant pris, en1974, la forme d’une traversée du pays, avait pour objectif principal de sensibiliser le public aux mauvaises conditions de vie des Autochtones au Canada et aux discriminations dont ils étaient victimes. Partie de Vancouver, elle est arrivée à Ottawa, où elle a occupé, par la suite, un entrepôt vide sur l’île Victoria, près de la colline du Parlement, jusqu’en1975. Elle réunissait divers groupes autochtones protestant contre le non‑respect des traités, ainsi que contre les lacunes gouvernementales en matière de financement de l’éducation, du logement et des soins de santé. Elle aura permis d’accroître la fréquence des réunions entre les ministres du Cabinet et les dirigeants autochtones et restera dans les mémoires comme un tournant important de l’activisme autochtone au Canada.



Activisme autochtone

L’activisme politique autochtone prend son essor au Canada, au 20e siècle, avec des organisations telles que la Native Brotherhood BC et les efforts d’activistes comme Fred Loft (1861‑1934). Cependant, la fin des années 1960 et le début des années 1970 sont généralement considérés comme la période au cours de laquelle la population canadienne prend conscience de ces activités militantes et politiques, que l’on regroupe sous l’appellation de « mouvement du pouvoir rouge ».

En 1969, le gouvernement fédéral publie un livre blanc proposant de mettre fin, de façon unilatérale au statut d’Indien. Une telle réforme éliminerait la responsabilité fiduciaire de la Couronne vis‑à‑vis des Indiens inscrits et mettrait fin à un certain nombre des droits et des exemptions dont ils bénéficient, notamment en ce qui concerne les biens fonciers des réserves. Le livre blanc de 1969 aurait aboli l’ensemble des cadres juridiques au sein desquels aurait pu s’inscrire un processus de réparation pour les terres autochtones dont le gouvernement fédéral se serait emparées. Sa mise en œuvre aurait également empêché que les Autochtones contrôlent leur propre système éducatif et aurait sapé les efforts de revitalisation de leurs langues ainsi que les tentatives de réparation des autres traumatismes causés par les pensionnats indiens. Finalement, le gouvernement retirera le livre blanc de 1969, qui jouera toutefois un rôle de catalyseur, à la fin des années 1960 et au début des années 1970, de l’activisme politique des Autochtones et de leurs organisations.

Par exemple, l’occupation du parc Anicinabe, à Kenora, en Ontario, en 1974 et le blocus routier de Cache Creek, en Colombie-Britannique, cette même année, permettent d’attirer l’attention sur des enjeux relatifs au titre autochtone et aux territoires traditionnels, à l’accès aux ressources, ainsi qu’à l’éducation et à de meilleures conditions de vie. Certains peuples autochtones du Canada participent également à l’American Indian Movement (AIM), un mouvement parti de la base pour lutter contre la discrimination systémique dont sont victimes les Autochtones aux États‑Unis, dans le but de protéger les droits de l’ensemble des Autochtones en Amérique du Nord.

La caravane des peuples autochtones

Pendant cette période d’intensification de l’action politique, un groupe de militants autochtones met sur pied une manifestation de contestation politique qui se fera connaître sous le nom de « caravane des peuples autochtones ». Louis Cameron (fondateur de l’Ojibway Warriors Society of Kenora et figure de proue de l’occupation du parc Anicinabe), le chef Ken Basil de la Première Nation Bonaparte, en Colombie‑Britannique (meneur du blocus de Cache Creek), et d’autres personnes, notamment les activistes crisVernon Harper et Pauline Shirt, jouent un rôle déterminant dans la mise en place de la caravane. Cette opération a comme objectif final de rencontrer le premier ministrePierre Trudeau, en vue de lui remettre un manifeste sur la condition des Autochtones au Canada.

À l’époque, Vernon Harper, à l’instar de plusieurs autres militants autochtones participant à la caravane, est classé comme marxiste. Ces activistes considèrent que le capitalisme constitue une cause majeure de l’oppression et du colonialisme. Leur sensibilité politique influence leur approche militante et révolutionnaire de l’activisme.

La caravane des peuples autochtones part de Vancouver pour se rendre à la colline du Parlement, à la mi‑septembre 1974. Elle vise non seulement à sensibiliser le public aux mauvaises conditions de vie des Autochtones au Canada et aux discriminations dont ils sont victimes, mais également à unifier, dans la lutte, les différents peuples autochtones, d’un océan à l’autre. (En 1972, l’AIM lance une manifestation similaire de traversée du pays, avec d’autres organisations autochtones, appelée « Trail of Broken Treaties » [marche des traités non respectés]. Parti de la côte ouest, le groupe de protestataires se rend dans la capitale américaine pour présenter ses propositions en 21 points au président en exercice, Richard Nixon. Certains des manifestants, membres de l’AIM, occupent le Bureau of Indian Affairs pendant plusieurs jours.)

L’éducation fait partie des principaux enjeux ciblés par la caravane, mais d’autres sujets sont également à l’ordre du jour, notamment la reconnaissance des droits des Métis, le non‑respect des traités, la pauvreté, ainsi que les problèmes de santé et de logement. Les manifestants demandent en outre l’abrogation de la Loi sur les Indiens et son remplacement par un texte législatif reconnaissant le droit des Autochtones à l’autodétermination et à la souveraineté.

La caravane voit ses effectifs croître régulièrement, au fur et à mesure de son périple à travers le pays, agrégeant de nombreuses personnes et diverses organisations autochtones, notamment la Toronto Warrior Society, l’Ojibway Warrior Society of Kenora et la Regina Warrior Society. En dépit de l’ampleur que va prendre cette manifestation, elle n’a fait l’objet que d’une préparation minimale et n’a bénéficié d’aucun financement officiel. Lors d’entrevues accordées aux médias à l’époque, les organisateurs décrivent des cas de harcèlement policier subis en cours de route.

La caravane traverse le pays en empruntant la Transcanadienne, s’arrêtant dans les grandes villes en cours de route pour organiser des rassemblements, collecter des fonds et mobiliser d’autres militants et d’autres sympathisants, y compris des alliés non autochtones. Au moment de son arrivée à Ottawa, près de deux semaines après avoir quitté Vancouver, la caravane compte environ 200 personnes.

Le saviez-vous?

Vernon Harper et Pauline Shirt ont fondé la Wandering Spirit Survival School of Toronto (maintenant connue sous le nom de First Nations School of Toronto) en 1976. L’école a été créée dans l’esprit qui a inspiré la caravane, avec pour objectif de responsabiliser et d’éduquer les jeunes autochtones, en leur transmettant des connaissances sur leur propre culture, leurs traditions et leurs langues.


Arrivée à Ottawa

Le 30 septembre 1974, les manifestants se rassemblent sur la colline du Parlement. La date coïncide avec l’ouverture officielle de la 30e législature du Canada, qui voit le premier ministrePierre Trudeau, du Parti libéral, revenir au pouvoir à la tête d’un gouvernement majoritaire. Deux cents manifestants — hommes, femmes et enfants, autochtones et non autochtones — sont présents ce jour‑là. Mais ni Pierre Trudeau ni Judd Buchanan, le ministre des Affaires indiennes de l’époque, n’acceptent de rencontrer les manifestants. La nouvelle unité de police antiémeute de GRC affronte des manifestants, non armés et pacifiques, provoquant une violente émeute. Selon certains rapports, après que les manifestants eurent renversé une barricade pour tenter d’occuper un espace libre afin de pouvoir continuer à chanter et à jouer du tambour, environ « trente policiers de l’unité antiémeute, armés de matraques, protégés par des boucliers et utilisant des gaz lacrymogènes, ont chargé la foule ».

Bien que ces affrontements ne provoquent aucune blessure grave, un certain nombre de policiers et de manifestants subissent tout de même des blessures mineures. Quinze personnes sont alors arrêtées, dont huit seront finalement inculpées. Dans une entrevue au Globe and Mail, dix ans plus tard, Vernon Harper déclarera : « Les émeutiers, c’étaient les policiers de la GRC. »

À la suite de ces événements, certains activistes restent à Ottawa et occupent un entrepôt vide sur l’île Victoria près de la colline du Parlement. En dépit d’un manque d’équipements de base et de conflits entre les différents groupes qui finissent par éclater, les derniers participants de la caravane demeurent dans le bâtiment pendant cinq mois, le surnommant « l’ambassade du peuple autochtone ».

Le saviez-vous?

En 1979, Vernon Harper publie Following the Red Path: The Native People’s Caravan, 1974, un compte rendu, à la première personne, de la manifestation protestataire ayant traversé le pays et du rassemblement à Ottawa. Dans la conclusion du livre, il discute des liens entre les aspects politiques et spirituels du militantisme politique autochtone, ainsi que de sa conviction que l’autodétermination et la souveraineté autochtones sont fondées sur les concepts de la spiritualité autochtone traditionnelle.


Importance et postérité

Au bout du compte, bien que la caravane des peuples autochtones n’ait pas apporté de changement immédiat à la législation ou aux conditions de vie des Autochtones, Vernon Harper considère tout de même qu’il s’agit d’un succès, car, ayant attiré l’attention des médias sur les demandes des manifestants, elle a servi à réveiller la population dans tout le pays. En outre, il fait observer que 1974 a constitué un tournant pour l’activisme politique autochtone, en partie parce que certains sympathisants non autochtones, par exemple des syndicats, des groupes progressistes de gauche, des groupes religieux comme les Quakers et certains libéraux se sont manifestés comme alliés de la cause autochtone.

Les militants autochtones d’aujourd’hui considèrent toujours la caravane comme un événement important dans l’histoire de l’activisme autochtone. On estime que le mouvement Idle No More, parmi d’autres mouvements politiques, s’est construit sur les fondations que la caravane des peuples autochtones a contribué à jeter.


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