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L’ARC et l’opération Manna

Du 29 avril au 8 mai 1945, plus de 900 Canadiens participent à l’opération Manna, une vaste opération de largage de vivres aux Pays-Bas pendant la Deuxième Guerre mondiale. À cette époque, on estime à 20 000 le nombre de Néerlandais morts de faim durant ce qu’on appelle l’hiver de la faim. L’opération est menée par le Bomber Command, le commandement des bombardiers de la Royal Air Force (RAF), et mobilise principalement des escadrons de la RAF, en plus d’un escadron de la Royal Australian Air Force (RAAF). Un escadron de l’Aviation royale canadienne (ARC), le 405, y participe également. Plus de 760 membres de l’ARC servent dans les escadrons de la RAF et de la RAAF. Le 8 mai, on évalue à environ 7 000 tonnes la quantité de provisions parachutées.

La bataille de l’Escaut

Pénurie alimentaire

Depuis le mois de mai 1940, les forces allemandes occupent les Pays-Bas. Le 17 septembre 1944, on lance l’opération Market Garden pour s’emparer de huit ponts stratégiques, le dernier étant celui d’Arnhem sur le Rhin. Au même moment, le gouvernement néerlandais en exil lance un appel à la grève des chemins de fer. L’opération Market Garden échoue dans sa mission principale, mais parvient à libérer certaines régions du sud des Pays-Bas. Le commissaire (gouverneur) du Reich allemand, Artur Seyss-Inquart, restreint la distribution de vivres dans le pays. Cette mesure est cependant partiellement levée en novembre. Toutefois, à ce moment, les canaux sont déjà gelés en raison de l’hiver précoce, empêchant ainsi les barges d’acheminer les vivres.

À la fin de novembre, les adultes d’Amsterdam ne consomment plus que 900 calories par jour. À la fin de février 1945, ce chiffre chute à 580 calories et atteint environ 300 en avril. Les Alliés occidentaux sont conscients de la situation, mais les combats contre l’armée allemande limitent leurs actions. À la fin du mois de mars, l’armée canadienne lance une offensive qui permet de libérer le nord des Pays-Bas. L’aide alimentaire commence à arriver dans la région, mais plus de 3,5 millions de personnes dans les provinces de l’ouest continuent de souffrir de la faim, notamment dans les grandes villes comme Amsterdam, Rotterdam et La Haye. Cette situation désespérée force nombre d’entre elles à manger de petits animaux, y compris des animaux de compagnie, et des bulbes de tulipes, dont certains sont toxiques, pour survivre. (Voir Canada et l’hiver de la faim.)

Les soldats canadiens avaient déjà libéré une partie de la Hollande en huit mois. Et on attendait toujours. Amsterdam, La Haye et Rotterdam, on attendait toujours que les Canadiens arrivent pour nous libérer. On n’était plus ravitaillés et il était clair que les Allemands n’allaient pas nous nourrir alors qu’il leur fallait nourrir leurs propres hommes. Alors ça voulait dire qu’on devait manger des bulbes de tulipes. J’ai mangé des bulbes de tulipe et des betteraves à sucre. J’ai mangé d’autres choses dont je ne veux même pas parler, mais je veux dire, on se battait pour survivre. On était affamés.
-Peter Melkert
Pour écouter la totalité de l’entretien avec Peter Melkert dans le cadre du Projet Mémoire


Plan

Durant l’hiver 1944-1945, des négociations en vue d’une trêve entre les Alliés et les Allemands sont entamées. Elles font suite aux pressions exercées par la reine Wilhelmine et le prince Bernhard des Pays-Bas sur le premier ministre britannique Winston Churchill et le président américain Franklin Roosevelt. Un tel accord aurait permis d’acheminer des vivres à la population néerlandaise affamée.

À la fin d’avril, la situation militaire évolue et on voit enfin la lumière au bout du tunnel. Le 28 avril, de hauts fonctionnaires allemands et des membres du Premier Corps canadien se rencontrent à Achterveld, aux Pays-Bas. Ils discutent d’une reddition allemande aux Pays-Bas et de la livraison d’aide alimentaire par voie aérienne, maritime et terrestre. Le commodore de l’air A.J.W. Geddes, qui représente la RAF, propose un plan de largage de vivres par bombardiers Lancaster. Les Allemands, quant à eux, précisent les zones de largage. Finalement, un accord est conclu le 1er mai, après le début des premiers largages. Les Néerlandais surnomment Geddes « l’Homme de Manna ».

Le plan prévoit le déploiement de 24 escadrons de la RAF et d’un escadron de la RAAF appartenant aux groupes no 1 et no 3, pour le largage des vivres, ainsi que deux Mosquito, de cinq escadrons de Lancaster de la RAF et du 405e Escadron de l’ARC du groupe no 8. En tant qu’escadron d’éclaireurs, le 405e doit larguer des balises pour faciliter l’identification des zones de largage.

Opération Manna : chargement des Lancaster

Début du largage des vivres

Le Bomber Command prévoit de commencer le largage des vivres le 28 avril, mais les conditions météorologiques sont défavorables. Cependant, le 29 avril à 11 h 10, le premier des 242 bombardiers Lancaster décolle pour les Pays-Bas. Parmi les équipages se trouvent 186 membres de l’ARC. Le premier parachutage de vivres commence à 13 h et se termine à 14 h 20. Toutefois, étant donné l’absence d’un accord sur les modalités, les Allemands restent sur leurs gardes. Des troupes sont déployées dans les zones de largage, prêtes à intervenir si des artilleurs ou des parachutistes devaient être largués. Des canons antiaériens suivent les Landcaster, mais ne tirent pas. Quelques Lancaster sont touchés par des tirs d’armes légères de soldats allemands isolés. Pourtant, les jours suivants, on ne compte pratiquement aucun rapport faisant état d’avions touchés.

On largue de la farine, de la viande en conserve (Spam), de la purée de pommes de terre en poudre, des haricots secs, du sucre, du chocolat, du café, du lait en poudre, des œufs en poudre, de la viande séchée, des haricots et du thé. Afin de larguer les sacs de nourriture en toute sécurité, les Lancaster reçoivent l’ordre de voler à 150 mètres d’altitude. Beaucoup volent beaucoup plus bas.

La réussite de l’opération du 29 avril incite le Bomber Command à en ordonner d’autres pour les jours suivants. Les largages se poursuivent quotidiennement jusqu’au 8 mai inclus, à l’exception du 6 mai, où ils sont annulés en raison des mauvaises conditions météorologiques en matinée.

Tableau : zones de largage de la RAF

Zone de largage

Avril

Mai

29

30

1

2

3

4

5

6

7

8

Gouda

x

x

x

x

x

Leyde (aérodrome de Valkenburg)

x

x

x

x

x

x

x

x

Rotterdam (aérodrome de Waalhaven)

x

Rotterdam (Terbregge)

x

x

x

x

x

x

x

x

La Haye (hippodrome de Duindigt)

x

x

x

x

x

x

x

x

x

La Haye (aérodrome de Ypenburg)

x

x

x

x

x

x

x

x

x


Opération Manna : Schiphol

Membres de l’ARC dans les escadrons de la RAF et de la RAAF

Plusieurs membres de l’ARC volent dans des escadrons de la RAF, notamment dans les suivants :

  • 514eEscadron 82
  • 115eEscadron 77
  • 101eEscadron 67
  • 100eEscadron 58
  • 103eEscadron 58
  • 166eEscadron 50

Même le 460e Escadron de la Royal Australian Air Force compte six Canadiens.

405e Escadron de l’ARC

Le 405e Escadron est le seul escadron de l’ARC à participer à l’opération Manna. Les autres escadrons de bombardiers de l’ARC appartiennent au groupe n o 6, situé trop au nord, dans le Yorkshire et à Durham, pour pouvoir participer. Quant aux bombardiers des 1er et 3e groupes, plus au sud, ils sont disponibles et en nombre suffisant. Le 405e Escadron a pour mission de marquer les zones de largage à l’hippodrome de Duindigt, à La Haye (30 avril et 1er, 2, 4, 5 et 7 mai) et à Terbregge, à Rotterdam, le 8 mai. Ses Lancaster s’insèrent tous les cinq minutes entre les autres bombardiers, ce qui permet de renouveler les fumigènes, facilitant ainsi le repérage de la zone de largage par les équipages volant à basse altitude. Au total, 144 membres de l’ARC prennent part à des missions de l’opération Manna, dont trois membres du personnel au sol qui volent comme passagers.

Équipes de l’ARC dans l’opération Manna

Au total, plus de 900 membres de l’ARC participent à l’opération Manna. De plus, des membres de l’ARC effectuent des missions aériennes quotidiennes dans le cadre de cette opération.

Équipages connus de l’ARC affectés aux escadrons de la RAF et de la RAAF participant à l’opération Manna

Avril

Mai

29

30

1

2

3

4

5

7

8

1er groupe

130

219

208

247

194

104

58

227

89

3e groupe

56

112

112

109

44

33

38

128

29

8e groupe

0

14

10

12

10

11

10

6

2

Total

186

345

330

368

248

148

106

361

120


Plusieurs membres de l’ARC effectuent trois, quatre ou même cinq missions. Dans les escadrons 166 et 576, certains équipages en réalisent six. Trois équipages réussissent même à en mener sept. L’équipage du sous-lieutenant S. Todd, de l’escadron 166, compte deux autres Canadiens. On retrouve également dans l’équipage de l’escadron 576 le lieutenant d’aviation T.E. Meloche ainsi que le capitaine d’aviation Reginald Wallace McCurdy. Meloche est le seul membre de l’ARC dans l’équipage, il joue le rôle de navigateur, alors que celui de McCurdy comprend quatre autres membres de l’ARC et deux de la RAF.

La plupart des équipages qui prennent part aux missions de l’opération Manna n’ont pas d’expérience. Beaucoup d’entre eux ont auparavant participé à des raids de bombardement à la fin de 1944 ou en 1945. Quelques-uns vivent leur deuxième ou troisième affectation. Pour la plupart de ceux qui ont participé à des raids aériens, les missions de l’opération Manna constituent les moments les plus gratifiants de la guerre. Lorsque les équipages apprennent, le 29 avril, qu’ils participeront à ces missions, des acclamations de joie retentissent dans les salles de breffage. Les équipes au sol et les équipages préparent de petits paquets de bonbons et d’autres friandises pour les enfants, que les Landcaster survolant les zones de largage vont larguer.

Le saviez-vous?
Les Forces aériennes de l’Armée américaine participent aussi au largage de vivres. L’opération qu’ils nomment Chowhound, se déroule du 1er au 7 mai. Les premiers largages ont eu lieu le 1er mai dans des zones contrôlées par les Britanniques, ainsi qu’à Alkmaar (aérodrome de Bergen), Amsterdam (aérodrome de Schiphol), Hilversum Polder (ville), Utrecht (ville) et Vogelenzang (près de Haarlem). Au total, elles distribuent environ 4 000 tonnes d’aide alimentaire.


Accueil

L’accueil des Néerlandais est remarquable. L’équipage, qui vole souvent à moins de 150 mètres, peut voir très clairement les gens au sol. Avertis par radio de l’arrivée imminente des bombardiers, des milliers de personnes se précipitent dans les rues au son de l’avion qui approche, agitant des mouchoirs blancs, des nappes et même des draps. Plus tard, on peut voir des fleurs disposées pour former les mots « merci » et « merci beaucoup ». De grands drapeaux britanniques sont même déployés sur les toits des bâtiments en signe de mépris envers les troupes allemandes qui occupent encore la région. La population est dehors chaque jour, peu importe le temps.

Importance

L’opération Manna constitue la première grande opération de transport aérien de nourriture au monde. Elle achemine 7 000 tonnes d’aide alimentaire là où les besoins sont les plus criants et contribue à atténuer une catastrophe humanitaire. Aux Pays-Bas, ce largage de vivres reste un événement majeur de la Deuxième Guerre mondiale, et les Néerlandais continuent de le commémorer. Pour la plupart des membres de l’ARC participant à ces missions, c’est le moment le plus marquant de leur service pendant la Deuxième Guerre mondiale.

Le saviez-vous?
Les Alliés transportent également des provisions par camion vers les Pays-Bas occupés. Du 2 au 10 mai 1945, l’opération Faust permet de livrer près de 7 000 tonnes de nourriture et de carburant à Rhenen. Cette opération est assurée par huit pelotons de transport canadiens et quatre britanniques, sous le commandement du Corps royal de l’intendance de l’Armée canadienne.


Opération Faust : camions-commissariats
Opération Faust : distribution alimentaire

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