Grèves et lock-out

La grève est un refus par les travailleurs d’une entreprise de fournir leur travail, dans le but de forcer l’employeur à leur accorder de meilleurs salaires ou à améliorer leurs conditions de travail. Un lock-out (ou lockout) représente la situation inverse : c’est l’employeur qui refuse l’accès de son entreprise à ses salariés, pour les contraindre à accepter certaines conditions de travail auxquelles il tient.

Syndicats
C.H. Millard, directeur des Métallurgistes unis d'Amérique avec un groupe de chefs syndicaux, à Hamilton en Ontario, pendant la grève de l'acier de 1946)
\u00ab La Presse \u00bb, la grève de
Pendant la grève acrimonieuse de 1971, il y a des heurts entre la police et quelque 12 000 manifestants.
Journée de protestation
Le 14 octobre 1976, un million de Canadiens se mettent en grève en signe d'appui au Syndicat canadien de la fonction publique.

La grève est un refus par les travailleurs d’une entreprise de fournir leur travail, dans le but de forcer l’employeur à leur accorder de meilleurs salaires ou à améliorer leurs conditions de travail. Un lock-out (ou lockout) représente la situation inverse : c’est l’employeur qui refuse l’accès de son entreprise à ses salariés, pour les contraindre à accepter certaines conditions de travail auxquelles il tient. Au cours des deux derniers siècles, la grève et le lock-out ont été particulièrement importants dans la mise en place des conditions de travail au Canada.

Début au XIXe siècle

Les grèves remontent au début du travail subordonné et existent bien avant l’origine des syndicats. Par exemple, les Irlandais qui ont travaillé à la construction des premiers canaux au Canada, autour des années 1840, ont l’appui de clans secrets ou d’associations secrètes du temps pour leurs manifestations en faveur de meilleures conditions de vie et de travail. Leurs actions collectives sont étouffées dans la violence, tout comme les principales grèves survenues avant les années 1930.

Ainsi, on parle d’une grève par les imprimeurs de Toronto en 1836 pour obtenir la journée de travail de 10 heures, par les employés des chemins de fer de Montréal en 1855 et par les fabricants de chaussures dans différentes villes en 1860. La plupart de ces grèves se soldent par un échec; cependant, les travailleurs font quelques gains lorsque la situation économique est florissante et que les travailleurs qualifiés se font rares.

La grève canadienne la plus célèbre du XIXe siècle est celle des imprimeurs de Toronto, en 1872. Elle fait partie d’une campagne plus vaste pour la journée de travail de 9 heures (voir Mouvement pour une Journée de Travail de neuf heures). La grève dure du 25 mars à la mi-mai 1872 et est menée par plus 100 membres de l’Union internationale des typographes. Les grévistes y gagnent la semaine de 54 heures et de meilleurs salaires, mais la campagne générale pour la journée de 9 heures subit un contrecoup, à cause de la mauvaise publicité entourant la grève et des arrestations effectuées à la suite d’une manifestation tumultueuse le 15 avril à Queen’s Park. Un débat politique s’ensuit et se termine par l’adoption par le Parlement fédéralde la Loi sur les syndicats ouvriers, sanctionnée le 14 juin 1872. La Loi déclare que les syndicats ouvriers ne doivent pas être considérés comme des associations qui entravent le commerce. Implicitement, elle reconnaît le droit de grève. Cependant, le piquetage reste un acte criminel jusqu’à ce que le piquetage d’information soit autorisé par un amendement de 1934 au Code criminel.

Dans les dernières décennies du XIXe siècle, des grèves ont lieu dans les chemins de fer, la construction, les manufactures de cigares et les mines. Les mines de charbon, surtout dans l’île de Vancouver, subissent plusieurs conflits ouvriers depuis leurs débuts, autour de 1850. Ceux-ci atteignent leur sommet en 1903, avec une grève de 5 mois impliquant 700 employés. La même année, d’autres grèves se déclarent dans le sud-est de la Colombie-Britannique et en Alberta.

Grève des employés du CFCP

Le début des années 1900 sera le témoin de plusieurs autres grèves importantes, particulièrement dans les chemins de fer. La grève la plus importante est celle des employés à l’entretien des voies du Chemin de fer Canadien Pacifique, qui dure de juin jusqu’à la fin d’août. De l’Atlantique au Pacifique, 5000 employés sont en arrêt de travail. Une autre grève importante en Colombie-Britannique affecte le CFCP de février au 19 juin 1903.

Cette succession de grèves amène le Parlement fédéral à adopter sa première loi contraignante en matière de relations de travail. La Loi sur les conflits dans les chemins de fer, adoptée en 1903, sert de modèle, quatre ans plus tard (1907), à une loi permanente et d’applications beaucoup plus étendues : la Loi des enquêtes en matière de différends industriels. C’est la loi qui va régir les relations de travail partout au Canada jusqu’au cours des années 1930. La publication mensuelle de La Gazette du travail, commencée en 1901, informe le public des conflits industriels.

Au cours du XXe siècle, on peut distinguer trois vagues de conflits. Les deux premières ont lieu de 1911 à 1919 et de 1943 à 1948. La troisième vague va de 1965 à 1981, avec une année de paix relative, en 1977. Il importe de souligner que le temps de travail perdu par suite de conflits ouvriers, même en périodes de pointe, dépasse à peine la moitié de 1 % du temps estimatif total de travail. C’est beaucoup moins que le temps perdu par suite des accidents de travail ou des périodes de chômage économique.

Grève générale de Winnipeg

La première vague d’activités de grève laisse voir deux pics ou sommets. Les 1,8 million de jours perdus en 1911 l’ont été dans les mêmes industries qu’auparavant : les mines de charbon de l’Ouest et de l’Est canadien, le textile et la chaussure au Québec, la construction et les chemins de fer d’un bout à l’autre du pays. D’emblée la grève la plus notoire de cette période a été la Grève Générale de Winnipeg, en 1919. Les affrontements du 21 juin avec la Gendarmerie royale du Canada et l’armée, après les arrestations et la confiscation de documents des jours précédents, a entraîné 1 mort et 30 blessés.

Les vraies raisons de cette grève n’ont jamais été claires, si ce n’est l’influence du climat de l’époque et l’entraînement de gestes similaires à Vancouver et aux États-Unis. La One Big Union, fondée lors de la Western Labour Conference à Calgary la même année, a tiré profit de l’intérêt suscité par les événements de Winnipeg. Elle grandit beaucoup et rapidement, mais disparaît aussi très vite. Cette forme de syndicalisme radical perd bientôt la confiance de la plupart des travailleurs.

Une telle déconvenue, jointe à la Crise des Années 1930, suffit à expliquer le faible taux d’activité de grève durant la deuxième moitié de la décennie. L’industrie du textile au Québec manifeste tellement d’agitation vers la fin de 1930 qu’une commission est formée pour en étudier les difficultés. La révélation des problèmes, au lieu d’aider à les régler, contribue à soulever une grève générale de tous les employés du textile au Québec en 1937. C’est la première grève importante menée par les syndicats catholiques, une organisation propre au Québec (maintenant la Confédération des Syndicats Nationaux). La seconde, et la plus connue, est la Grève de L’amiante, survenue en 1949.

Grèves en temps de guerre

Malgré les restrictions imposées par le gouvernement à l’exercice du droit de grève dans les industries de guerre et le gel des prix et des salaires, il y a d’importantes grèves durant la Deuxième Guerre mondiale et même après. Pour permettre aux industries de guerre de se réajuster à la production de paix, les restrictions au droit de grève ne sont levées que le 1er décembre 1949. Les deux grèves les plus coûteuses durant la guerre se produisent dans l’ avionnerie à Montréal (1943) et dans l’industrie de l’automobile en Ontario (1944 à 1945). Dans ce dernier cas, la sentence arbitrale du juge Ivan C. Rand comporte la retenue obligatoire de la cotisation syndicale des chèques de paie des travailleurs; cette sanction s’applique également aux travailleurs non membres du syndicat. Depuis lors, cette formule est désignée sous le nom de « Formule Rand ».

Dans la période de tranquillité relative en matière de conflits ouvriers (1950 à 1965), il y en a tout de même une demi-douzaine de grèves qui causent un million de jours de travail perdus. Les chemins de fer commencent leur déclin, et leurs employés cherchent à protéger leurs emplois contre un changement technologique particulier, celui des locomotives diesel. À la fin de la décennie de 1950 se produit la première grève des cadres de première ligne, qui cherchent à se faire reconnaître et à négocier collectivement : les réalisateurs de Radio-Canada à Montréal (1959). À la même époque, on est témoin de nombreuses grèves contre l’introduction des ordinateurs dans les imprimeries des grands journaux. Les typographes ne cherchent pas à améliorer leurs conditions de travail, mais à défendre la survie de leur métier.

La période allant de 1965 à 1981 représente un mélange de conflits traditionnels (métaux de base, métiers de la construction, employés de l’auto) et de nouveaux conflits reliés à la syndicalisation du secteur public. La grève des postiers, en 1965, force le Parlement fédéral à inclure la possibilité de faire la grève dans sa Loi sur les relations de travail dans la fonction publique,adoptée en 1967. La plus importante grève du Canada a lieu au Québec en 1972, quand un Front Commun de plusieurs syndicats fait grève en même temps contre le gouvernement provincial, les hôpitaux et les écoles. Les syndicats du secteur public y font d’importants gains monétaires et autres, mais ils y perdent l’appui du public.

Journées de protestation

Il y a eu quelques cas de grèves politiques, comme la « journée de protestation », décidée par le Congrès du Travail du Canada le 14 octobre 1974, pour marquer le premier anniversaire de la sanction royale de la Loi anti-inflation et des règlements qui l’accompagnent. Une grève générale d’un jour en Colombie-Britannique, le 1er juin 1987, proteste contre les changements juridiques proposés aux lois du travail de la Colombie-Britannique dans les projets de loi 19 et 20.

Le sérieux ralentissement de l’activité économique depuis le début des années 1980 a pratiquement éliminé toute grève jusque vers 1995 : les travailleurs ont tellement peur de perdre leur emploi qu’ils n’osent pas refuser d’entrer au travail à l’occasion d’un conflit quelconque.

Vers la fin de la décennie, divers employés du secteur public font la grève pour leur sécurité d’emploi et pour des raisons économiques : la lutte des gouvernements pour réduire sinon effacer le déficit des finances publiques avait trop affecté leurs chèques de paie. À part les postiers, qui ont fait une grève presque toutes les deux négociations, pratiquement aucun autre groupe d’employés du gouvernement fédéral n’a eu recours à la grève, principalement parce qu’ils négocient par petites unités distinctes. Peu à peu, diverses unités se regroupent, si bien qu’en 1991, 100 000 employés fédéraux se retrouvent dans les rues des principales villes du pays. Une loi spéciale met fin à cette grève le 31 octobre 1991. En 2013, le gouvernement du premier ministre Stephen Harper adopte une loi qui donne au Cabinet le droit de définir les conditions des négociations collectives, et des salaires, pour quatre sociétés d’État. Même si des observateurs politiques accueillent cette décision et y voient un moyen de réduire les salaires publics, les dirigeants syndicaux la considèrent comme une attaque au principe même de la libre négociation collective.

Secteur public provincial

À la fin des années 1990, il y a eu, dans différences provinces au Canada, des mouvements de grève du secteur public pour empêcher la réduction des effectifs de la fonction publique. En 1996, plus de 250 000 syndiqués et partisans font du piquetage devant des entreprises publiques et privées à Toronto pour protester contre les politiques du gouvernement provincial conservateur. La tentative des grévistes pour paralyser la ville est connue sous le nom de « journées de protestation ».

Il n’y a pas de répartition des statistiques de grève par province. On peut cependant noter que la Colombie-Britannique semble avoir eu le plus grand nombre de conflits avec arrêts de travail; certaines années, elle compte plus de 50 % des jours perdus dans tout le Canada. Dans les années 1970, le Québec a battu tous les records, avec son régime hypercentralisé de négociation du secteur public. D’autres provinces se sont aussi dépassées, compte tenu de la taille de leur main-d’œuvre. Jusqu’à tout récemment, les statistiques ne séparaient pas les grèves des lock-out pour une bonne raison : souvent, un tel arrêt de travail est à la fois une grève et un lock-out. C’était plus facile de les compter tous comme des arrêts de travail. En fait, il y a très peu de lock-out par comparaison avec les grèves, puisqu’ils n’étaient pas très communs avant 1960.

Briseurs de grève et violence

Les employeurs ont toujours eu tendance à utiliser des briseurs de grève comme une arme efficace dans un conflit. Au XIXe et au début du XXe siècle, certains employeurs faisaient venir des travailleurs d’outre-mer pour remplir les postes des grévistes. Cette pratique était souvent source de violence.

Au printemps 1992, le Canada connaîtra l’un des conflits ouvriers les plus violents. Ce dernier commence à la mine Giant, à Yellowknife, dans les Territoires du Nord-Ouest. La Royal Oak Mines décide de refuser l’accès de la mine à ses employés parce que ces derniers n’acceptent pas les compressions salariales; elle fait venir d’autres travailleurs pour les remplacer et ainsi continuer l’exploitation de la mine. En réponse, l’Association canadienne des travailleurs industriels, mécaniques et assimilés déclenche une grève. Au cours des prochaines semaines, de violentes confrontations éclatent entre les syndiqués et l’équipe de sécurité de l’entreprise. Le conflit prendra fin avec le meurtre de neuf mineurs, employés syndiqués et travailleurs de remplacement, qui avaient franchi les piquets de grève. Roger Warren, un mineur en grève, est reconnu coupable pour avoir placé une bombe souterraine dans la mine.

Le Code canadien du travail et la plupart des lois provinciales stipulent que les grévistes conservent leur statut d’employé et conservent donc leur priorité d’emploi quand la situation redevient normale. Quelques provinces ont légiféré sur le statut des briseurs de grève. Depuis 1970, la Colombie-Britannique interdit explicitement le recours à des briseurs de grève professionnels. Au Québec, il est défendu de confier le travail des grévistes à des sous-traitants et d’utiliser tout autre employé de l’entreprise à cette fin, sauf les cadres de l’usine en cause. L’Ontario et la Colombie-Britannique adoptent une législation semblable en 1992, mais l’Ontario l’abroge dès 1995.

(Voir aussi Négociation Collective, travail, Relations de, Syndicats Ouvriers, Travailleurs, Histoire des)


Lecture supplémentaire

  • Labour Canada, Strikes and Lockouts in Canada (published annually until 1985, afterwards in Collective Bargaining Review); Gene Swimmer and Mark Thompson, Public Sector Collective Bargaining in Canada (1995); Jean Hamelin et al, Répertoire des grèves dans la province de Québec au XIXe siècle (1970); S.M. Jamieson, Times of Trouble: Labour Unrest and Industrial Conflict in Canada, 1900-1966 (1971).