Corridart (1976)

Corridart dans la rue Sherbrooke était une suite d’installations artistiques exposées, sur plusieurs kilomètres, le long de la rue Sherbrooke. Organisée par Melvin Charney, elle avait été commandée à l’occasion des Jeux olympiques d’été de 1976 à Montréal. Elle comprenait 16 installations majeures, environ 80 installations mineures, ainsi que plusieurs petits lieux consacrés à des spectacles et à des projets connexes. Financée par le ministère de la Culture du Québec, elle se voulait une vitrine internationale pour les artistes québécois. Toutefois, environ une semaine après son dévoilement, le maire de Montréal Jean Drapeau a ordonné sa destruction, au motif qu’elle était indécente. À la suite de cette décision, la plupart des artistes n’ont pu récupérer leurs œuvres. Le maire ne s’est jamais excusé et les actions en justice qui ont suivi se sont poursuivies sur plus d’une décennie. Compte tenu de la taille, de la portée et du budget de l’exposition, le démantèlement de Corridart pourrait constituer le cas de censure artistique le plus important de toute l’histoire du Canada.



Corridart : Mémoire de la rue

Partie de la série d'installation Mémoire de la rue, de Jean-Claude Marsan, Lucie Ruelland et Pierre Richard, photographiée le 5 juillet 1976.

Contexte

À l’origine, l’exposition Corridart est conçue comme un festival de rue. L’idée d’un « corridor d’art » urbain vient de Fernande Saint‑Martin, alors directrice du Musée d’art contemporain de Montréal, à laquelle le ministre des affaires culturelles provincial a demandé de faire des suggestions pour le programme des arts et de la culture associé aux Jeux olympiques d’été.

Fernande Saint‑Martin propose une exposition extérieure d’œuvres d’art qui borderait une rue de la ville. En septembre 1975, elle invite l’artiste et architecte Melvin Charney à être l’organisateur de Corridart, dont André Ménard est nommé coordinateur.

Le concours de sélection des œuvres pour Corridart est lancé fin 1975, grâce à une subvention de 386 000 $ du ministère de la Culture du Québec, devenu la Société de développement des entreprises culturelles (SODEC). Un jury choisit 16 projets, parmi plus de 300 candidatures, 6 autres œuvres étant commandées ultérieurement. Au total, 16 installations majeures, créées par 25 artistes de premier plan, sont retenues. De nombreux artistes et interprètes contribuent à d’autres aspects du programme, par exemple des spectacles vivants ou des expositions gratuites. Début 1976, les artistes, Melvin Charney et le comité organisateur des Jeux olympiques collaborent, avec la Ville de Montréal, à la planification de la mise en place de l’exposition.

Vision artistique

Les Jeux olympiques constituent une occasion idéale de mieux faire connaître la culture québécoise à un public international. Étant donné le coût élevé d’une participation aux Jeux pour le public, le comité d’organisation souhaite également lui offrir des occasions de se divertir et de se cultiver gratuitement.

Mais Corridart cible un public plus large que celui des visiteurs des Jeux, cherchant également à offrir aux Montréalais une vision différente de leur propre ville. Les œuvres sont sélectionnées pour leur capacité à remettre en question les perceptions traditionnelles de la ville. La rue Sherbrooke, quant à elle, est choisie en raison de son histoire, des nombreuses institutions et espaces publics qui la bordent, ainsi que de son rôle historique de voie processionnelle. Corridart transforme une rue de Montréal en une galerie en plein air, abritant une exposition dont la ville elle‑même est le sujet.


Artistes et œuvres

L’image la plus connue de Corridart est sans doute La croix du mont Royal de Pierre Ayot. Il s’agit d’une reproduction, posée sur le côté, de la croix chrétienne surplombant le mont Royal, reposant, dans le cadre de Corridart, inclinée, sur un terrain de l’Université McGill, en contrebas.

Stone Maze, un labyrinthe composé de 227 tonnes de rochers posés sur un petit espace vert au milieu d’une intersection, œuvre de Bill Vazan, est l’une des autres installations de Corridart. Rues‑miroir est un immense photomontage, œuvre de Kevin et Bob McKenna, juxtaposant, à une intersection, toutes sortes d’images. Dans son installation, Cross‑country, Yvon Cozic enveloppe des arbres de couleurs vives et les affuble de dossards numérotés, donnant l’illusion qu’ils sont des coureurs de marathon.

The Teletron, une installation sonore de Michael Haslam, regroupe des cabines téléphoniques diffusant des messages préenregistrés. Selon Melvin Charney, il s’agirait probablement de l’une des quelques œuvres ayant été considérées par la mairie comme déplacées ou obscènes, certains messages mentionnant des chiffres précis en réponse à des questions comme « Combien coûtent les Jeux? », « Où va l’argent? » et « Qui reçoit quoi? »

Corridart: Télétron

Le Télétron, de Michael Haslam, photographié le 6 juillet 1976. L'installation était constituée de cabines téléphoniques diffusant des messages préenregistrés.

La légende des artistes, par Françoise Sullivan, David Moore et Jean‑Serge Champagne, consiste en une série de vitrines‑souvenirs, présentant, chacune, des artefacts multimédias honorant des artistes, des collectifs et d’éminentes figures culturelles de Montréal.

Mémoire de la rue, une série d’installations créées par Jean‑Claude Marsan, Lucie Ruelland et Pierre Richard, est l’une des autres composantes emblématiques de Corridart. Ce projet regroupe environ 80 installations réalisées à partir d’échafaudages de construction, sur lesquels les artistes ont attaché des photographies noir et blanc de grand format. Certaines de ces images représentent des scènes du passé et des scènes plus actuelles dans les rues de Montréal. De grandes mains, de couleur orange, sont également attachées aux échafaudages, pointant en direction d’édifices et de lieux remarquables situés le long du parcours.

Une série d’affiches, intitulée 1972‑1976 Directions Montréal, réalisées par des artistes comme Betty Goodwin, sous l’égide de Véhicule Art, placardées dans différents endroits de la ville, est également intégrée à Corridart. Enfin, il est aussi prévu que Corridart propose de la musique, du théâtre et différents spectacles.


Annulation et démontage

Corridart est en grande partie démoli dans la soirée et dans la nuit du 13 juillet 1976, quatre jours avant l’ouverture des Jeux olympiques de Montréal. La décision est prise lors d’une séance à huis clos du conseil exécutif de la Ville. Certaines installations, comme Stone Maze, sont trop imposantes et trop lourdes pour être déplacées par les employés de la ville et, dans certains cas, on exige des artistes qu’ils retirent eux‑mêmes leurs œuvres avant les cérémonies d’ouverture. La plupart des installations sont gravement endommagées, voire détruites.

Selon certaines sources, le maire Jean Drapeau aurait trouvé l’exposition « laide et obscène ». Officiellement, la Ville explique que le démantèlement de Corridart est dû au fait que les installations ne sont pas sécuritaires, qu’elles entravent le droit de passage sur les trottoirs de la ville et qu’elles constituent une menace pour la sécurité du public. Étant donné que les installations sélectionnées ont été choisies par un jury nommé par le gouvernement québécois, en collaboration avec la Ville, avec l’objectif de montrer le Québec, sous un jour le plus positif possible, à un public venu du monde entier, ces explications semblent peu crédibles. On notera également que Melvin Charney est architecte de métier et que tous les matériaux de construction utilisés, par exemple les échafaudages, sont prêtés par des entrepreneurs locaux, avec l’intention de les réutiliser une fois l’exposition terminée.

Le démantèlement de Corridart

Une partie de la série d'installation Mémoire de la rue, de Jean-Claude Marsan, Lucie Ruelland et Pierre Richard, est démontée dans la nuit du 13 au 14 juillet 1976.

Cette annulation est peut‑être due à des pressions subies par Jean Drapeau. Le promoteur immobilier David Azrieli, un proche du maire, manifeste, par écrit, son mécontentement vis‑à‑vis de Corridart, l’une des installations pointant sur une tour de bureaux qu’il a construite sur le site de l’ancien manoir démoli de William Cornelius Van Horne. L’Université McGill, qui abrite la croix de Pierre Ayot, et le Musée des beaux‑arts de Montréal, qui vient de rouvrir après des rénovations de trois ans, font également partie de ceux que l’exposition mécontente.

Les questions de sécurité publique, ainsi que l’utilisation de l’espace public, par exemple les trottoirs et les parcs, relèvent de la compétence de la municipalité. S’il est vrai que le maire Jean Drapeau a techniquement le droit d’intervenir, il n’en demeure pas moins que Corridart est un projet du gouvernement provincial. Les installations ont été mises en place avec l’aide des services des travaux publics et de la circulation de la Ville.

Certaines des œuvres d’art détruites se trouvent sur des propriétés privées, hors de la responsabilité de la municipalité. Jean‑Paul L’Allier, le ministre provincial de la culture de l’époque, ordonne au maire de remonter l’exposition immédiatement; toutefois, ce dernier ignore totalement ces instructions. Certaines œuvres sont saisies et placées dans des décharges municipales pendant la durée des Jeux olympiques. Les œuvres qui n’ont pas été détruites au départ seront irrémédiablement endommagées lors de leur séjour dans ces décharges. Le scandale est cependant presque immédiatement éclipsé par l’ouverture des Jeux.

Le Stade olympique de Montréal et les anneaux olympiques
Le Stade olympique est un stade polyvalent situédans le Parc olympique du district d‘Hochelaga-Maisonneuve de Montréal, au Québec. Construit au milieu des années 1970 pour servir de site principal durant les Jeux olympiques d‘étéde 1976, il est surnomméen anglais le « Big O ». Photographie prise le 3 septembre 2015.fr.

Procès

En novembre 1976, une dizaine d’artistes de Corridart poursuivent la Ville, réclamant un montant de 350 000 $. Ils font valoir que la censure municipale était injustifiée et avait porté atteinte à leur réputation. En 1981, un juge se prononce en faveur de la Ville de Montréal.

Dans son jugement, il confirme l’interprétation du maire quant au peu de mérite artistique de l’exposition, tout en ajoutant que, selon lui, les installations critiques à l’égard de la Ville étaient trop nombreuses. Les artistes font appel de cette décision. En 1988, alors que l’affaire doit être jugée en appel, le nouveau maire de Montréal, Jean Doré, propose un règlement amiable pour un montant de 85 000 $.

Après déduction des frais juridiques, le règlement moyen s’élève, pour chaque artiste, à environ 3 000 $. L’ancien maire, Jean Drapeau, ne présentera jamais ses excuses.

Procès Corridart

Une conférence de presse est organisée pour annoncer l'issue du procès Corridart, 29 septembre 1988.

Remontage de l’exposition

Corridart était un produit de son époque et de sa géographie et devait être vécu dans le cadre des Jeux olympiques de Montréal, et aucune proposition sérieuse n’a jamais été formulée pour remonter l’exposition.
 
En 2016, La croix du mont Royal, de Pierre Ayot, est recréée et montée, dans le cadre d’une rétrospective de sa carrière organisée par la galerie montréalaise B‑312. Cet épisode donne lieu à une controverse mineure. Le maire de Montréal, Denis Coderre, estime que l’œuvre, devant être installée sur un terrain mitoyen du couvent des sœurs hospitalières, constitue un manque de respect et doit être enlevée; toutefois, les sœurs sauvent le projet en déclarant qu’elles ne sont pas offensées.

En 2017, dans le contexte du 150e anniversaire du Canada et du 375e anniversaire de Montréal, la rue Sherbrooke est de nouveau transformée en galerie extérieure. Le Musée des beaux‑arts de Montréal monte une grande exposition d’art public, La Balade pour la Paix, un Musée à ciel ouvert, en collaboration avec le Musée McCord, avec le soutien des universités Concordia et McGill; toutefois, il n’y est fait aucune référence à Corridart.

Rue Sherbrooke

Rue Sherbrooke de Montréal, 9 août 2017.

Importance

L’affaire Corridart est rapidement éclipsée par les Jeux olympiques et par leurs retombées. Les Jeux de Montréal ont dépassé le budget prévu de 720 % et ont été, de loin, les plus chers jamais organisés à cette date. (Allan Fotheringham, du magazine Maclean’s, parle des Jeux olympiques de Montréal comme d’un « modèle de corruption ».) Les artistes lancent leur poursuite judiciaire le mois même où le peuple québécois porte au pouvoir le Parti Québécois, qui forme le premier gouvernement provincial séparatiste de l’histoire canadienne. Bien que les médias locaux offrent une bonne couverture de la destruction de l’exposition et des suites immédiates, l’intérêt du public décline rapidement.

Compte tenu de la taille, de l’échelle et de la portée de l’exposition, ainsi que du nombre de personnes concernées, l’affaire Corridart pourrait bien être l’acte de censure artistique le plus important de l’histoire canadienne.

Voir aussi Art des lieux publics; Collection McMichael d’art canadien; Musées et galeries d’art; Marchands d’œuvres d’art.