Partialité des médias au Canada

La partialité consiste à appuyer quelque chose ou quelqu’un ou à s’y opposer de manière injuste, en dépit de toute évidence. Il y a partialité médiatique lorsque l’information diffusée par un média correspond aux intérêts et aux partis pris de son propriétaire ou de personnes qui y sont rattachées. Des sociétés commerciales peuvent avoir un préjugé en faveur d’un parti ou d’un enjeu politique et vouloir influencer les médias en conséquence. Des journalistes ou des organes de presse peuvent pencher d’un côté dans un débat public et rédiger leurs reportages ‒ consciemment ou inconsciemment ‒ en fonction de ce penchant. Le fait que la majorité des journalistes au Canada soient des Blancs peut aussi mener à une distorsion des reportages sur des groupes minoritaires. On peut vaincre un préjugé inconscient en y réfléchissant et en en discutant, et surtout en écoutant des gens issus de milieux moins favorisés.




Différentes formes de partialité

La partialité consiste à appuyer quelque chose ou quelqu’un ou à s’y opposer de manière injuste, en dépit de toute évidence. Les journalistes apprennent à la déceler et évitent de la laisser s’insinuer dans leurs reportages. Mais il y a plusieurs façons dont elle peut encore influencer les nouvelles qu’ils produisent.

Partialité par sélection ou omission

Lorsqu’ils « couvrent » l’actualité, les journalistes sélectionnent ou omettent de l’information selon ce qu’ils jugent le plus pertinent. Par exemple, si des gens dans une foule nombreuse huent un politicien, le journaliste peut décider de prêter ces huées à l’assistance entière, parler de quelques opposants « exprimant leur désapprobation » ou bien ne faire aucune mention des huées.

Partialité par placement

Des journalistes décident aussi de donner un angle à leur reportage, en choisissant quel élément d’information aura la primeur et comment ils vont le présenter. Ils recourent souvent à la technique de la « pyramide inversée », en braquant d’abord l’attention sur ce qu’ils jugent le plus important, puis en prenant du recul pour donner plus de détails et élargir la perspective du sujet.

Les journalistes décident aussi quelle nouvelle ouvre le bulletin, quels reportages font la une d’un journal ou la page d’accueil d’un site Web. L’auditeur ou le lecteur suppose naturellement que c’est la nouvelle la plus importante du jour, même si ce n’est pas dit en clair.

Partialité par le choix du titre

Comme les gens sont de plus en plus nombreux à s’informer par les médias sociaux, le titre devient encore plus important. En fait, des gens ne liront pas plus loin que le titre. Or, un titre peut donner à penser que la nouvelle est bonne ou mauvaise, excitante ou inquiétante, comme ne le ferait pas l’article même.

L’incitation à « partager » des articles dans les médias sociaux a donné naissance aux pièges à clics, ces titres spectaculaires, propres à émouvoir, qui visent expressément à attirer le lecteur. Le contenu de l’article, cependant, n’est pas à la hauteur de ce qu’annonce le titre. Il fait souvent suite à des aguiches du genre : « Un homme essaie de faire un câlin à un lion. Vous ne croirez pas ce qui arrive après! » ou « Cette enfant vedette des années 1980 a bien grandi. Voyez à quoi elle ressemble aujourd’hui! », ou encore « Seuls les QI supérieurs à 160 peuvent résoudre cette énigme. En êtes-vous capable? » Un clic sur le lien achemine l’utilisateur vers un site rempli de publicité, avec quelques détails à peine sur le sujet lui-même.

Partialité par le choix des mots et le ton

Les subtilités de langage peuvent influencer l’interprétation d’une nouvelle. Si un journaliste écrit que quelqu’un a « prétendu » quelque chose, il sème dans l’esprit du lecteur un doute qui n’aurait pas lieu s’il avait écrit que quelqu’un a « déclaré » quelque chose. Dans un article au sujet d’un homme d’âge moyen qui a volé une voiture durant son adolescence, le journaliste induira un jugement différent chez le lecteur selon qu’il parlera d’un « voleur condamné », d’un « homme réhabilité » ou d’une « personne ayant purgé sa peine ».

Lorsque le premier ministre de l’Ontario Doug Ford a pris part au Défilé de la fierté de York en 2019, le Toronto Sun a publié la manchette suivante : « Ford parade fièrement avec des policiers au Défilé de la fierté de York ». L’article parle de « dizaines d’agents en uniforme » ayant paradé, puis signale que Ford a fait une « apparition inattendue ». Au cinquième paragraphe, on lit que Ford ne participera pas au Défilé de la fierté de Toronto, « qui pour une troisième année de suite a interdit aux policiers en uniforme de défiler ».

En employant des mots comme « fièrement » et en attirant l’attention sur Ford paradant avec des policiers, le Sun crée une impression favorable du premier ministre. Il donne aussi une impression défavorable du défilé de Toronto en signalant l’exclusion de la police « pour une troisième année de suite ».

Global News a couvert le même événement sous le titre : « Le premier ministre Ford au Défilé de la fierté de York ». Le premier paragraphe se lit ainsi : « Le premier ministre Doug Ford a pris part au Défilé de la fierté de la région de York à Newmarket dimanche après-midi, suscitant un tollé de critiques pour avoir déclaré qu’il ne participerait pas à celui de Toronto. »

En parlant d’un « tollé de critiques » au sujet du défilé de Toronto et en reléguant beaucoup plus loin dans l’article la question des policiers, Global News crée au premier abord une impression défavorable de Ford.

Par ailleurs, l’article du Toronto Star dit que l’apparition de Ford a pris les organisateurs « par surprise ». Au deuxième paragraphe, on cite ces derniers : « Nous n’étions pas au courant de la présence ou de la participation de M. Ford », donnant l’impression qu’ils ne l’auraient pas approuvée s’ils avaient su.

Lorsque le Parti libéral de Justin Trudeau a remporté les élections fédérales de 2015 au Canada, on lisait ce qui suit à la une du Toronto Star : « Premier ministre Justin Trudeau. Ce titre, qui paraissait improbable voilà à peine 11 semaines, va devenir réalité après la victoire historique des libéraux, qui tiraient de l’arrière durant la campagne. » Le National Post disait pour sa part : « Le Parti libéral a fait une extraordinaire remontée politique lundi soir, formant un nouveau gouvernement majoritaire et créant la première dynastie familiale au Canada. »

Les deux articles privilégient l’angle de la remontée. Toutefois, le Star la qualifie d’« historique », ce qui crée une impression positive. Le Post quant à lui parle de « dynastie familiale », une allusion au père de Justin, le premier ministre Pierre Trudeau, ce qui donne à penser que l’héritage du père a pu peser dans la victoire du fils.

Partialité par l’image

Le responsable des photos choisit l’image qui accompagne un article. Il peut en choisir une qui donne au sujet un air de dignité ou de colère, ce qui influence la lecture de l’article. Certains articles sur le président américain Donald Trump menacé de destitution l’ont montré hurlant la bouche grande ouverte. D’autres l’ont plutôt fait paraître stoïque. La première image donne l’impression d’un homme colérique, peu maître de lui; la deuxième, celle d’un homme réagissant avec calme.

Les partis politiques aussi peuvent choisir, ou même modifier, des photos pour répandre un certain message. Ainsi en 2019, l’équipe de la cheffe du Parti vert fédéral, Elizabeth May, a publié une photo d’elle en campagne électorale, où on la voit boire à l’aide d’une paille en métal dans un gobelet à café réutilisable. Elle-même a admis plus tard que la paille et le gobelet avaient été ajoutés numériquement à la photo, pour donner une image plus conforme d’une femme politique soucieuse de l’environnement.

Privilège

Par privilège, on entend un droit ou un avantage réservé exclusivement à un groupe particulier. Il peut s’agir aussi plus généralement des avantages qu’il y a à faire partie d’un groupe dominant dans la société. Conscient de ses avantages et de leur effet sur les autres, le privilégié est mieux à même d’apprécier les désavantages qu’il y a à être exclus du groupe dominant.

Le privilège peut mener à un parti pris inconscient. C’est-à-dire que la personne affiche à l’égard d’un autre groupe des attitudes ou des idées qu’elle considère non comme des croyances, mais comme des faits. Ces préjugés inconscients peuvent se fonder sur l’âge, le sexe, la culture, la langue, l’ethnicité ‒ tout marqueur en fait qui distingue quelqu’un et le place dans un groupe à part. Les privilégiés d’une société qui entretiennent des préjugés inconscients contre les membres d’un groupe minoritaire ou défavorisé peuvent créer des obstacles systémiques à l’avancement de ces derniers.

Partialité en journalisme canadien

On peut aussi avoir des préjugés politiques contre certaines opinions, et les journalistes n’y échappent pas. Pendant des décennies, de nombreux journaux se sont ouvertement réclamés de la gauche ou de la droite (p. ex., le Globe à gauche et les journaux du groupe Empire à droite). Aujourd’hui, on a plus de chances de trouver des écrits délibérément partiaux dans des sites Web de gauche comme HuffPost ou Salon, ou de droite comme Drudge Report ou Rebel News. Certaines études prêtent à la CBC des penchants de centre gauche, compensés amplement toutefois par des reportages factuels qui comprennent de multiples points de vue.

En journalisme canadien, le fait que la majorité des journalistes soient des Blancs peut mener à une distorsion des reportages sur des groupes minoritaires. On peut vaincre un préjugé inconscient en y réfléchissant et en en discutant, et surtout en écoutant des gens issus de milieux moins favorisés. Les gens qui consomment de l’information peuvent porter une attention particulière à la façon dont certains groupes sont représentés habituellement dans les médias et observer si cette représentation est déficiente ou trompeuse.

Propriété des médias et convergence

Dans les médias de propriété privée, les intérêts et les partis pris du propriétaire peuvent se répercuter dans le contenu diffusé. On voit souvent des sociétés commerciales qui possèdent différentes sortes de médias (p. ex., sites Web d’information, stations de radio, chaînes de télévision). Or, cela risque de réduire l’éventail d’opinions dans l’arène publique, comme on a pu le constater de façon spectaculaire aux États-Unis en mars 2018 : des dizaines de présentateurs rattachés à de nombreuses stations de télévision à travers le pays ont tous récité la même mise en garde contre les dangers des « nouvelles fausses et tendancieuses ». Des antennes locales de FOX, d’ABC et de CBS diffusaient un message éditorial apparemment indépendant sur la « tendance inquiétante aux reportages irresponsables et partiaux qui sévit dans notre pays ».

Toutes les stations en question appartenaient au Sinclair Broadcast Group, très proche du président Donald Trump. Cette entreprise peu connue possède 191 stations de télévision, qui fonctionnent toutes sous des noms différents. La plupart des téléspectateurs n’avaient pas la moindre idée que leur présentateur local lisait un script conforme aux penchants de droite de l’entreprise. Trump lui-même a écrit sur Twitter que le groupe Sinclair était « de loin supérieur » à CNN ou à NBC.

Propriété des médias au Canada

Au Canada, la propriété des médias n’atteint pas une telle ampleur. Par contre, on y trouve de grandes sociétés qui possèdent de nombreux organes de presse. (Voir aussi Convergence des médias.)

La société Torstar possède le Toronto Star et exploite plus de 80 journaux au Canada, dont la chaîne StarMetro de quotidiens gratuits. La Postmedia Network Canada Corporation possède le National Post, ainsi que des journaux en Alberta, en Colombie-Britannique, au Manitoba, en Ontario, au Québec et en Saskatchewan. La société, qui possède en tout 140 médias imprimés et électroniques, appartient à 98 % à des fonds spéculatifs américains.

Au Canada atlantique, le groupe Irving est bien connu pour ses stations-service et la livraison de mazout à domicile. Au Nouveau-Brunswick, par l’entremise de Nouvelles Brunswick Inc., il possède tous les grands quotidiens, la plupart des hebdomadaires français et anglais et quelques stations de radio privées. En 2019, Nouvelles Brunswick a congédié son caricaturiste primé Michael de Adder ‒ pour le punir, dit-il, d’un dessin peu flatteur de Donald Trump. En se servant du compte Twitter d’un de ses journaux, Nouvelles Brunswick a qualifié cela de « fausse information » et déclaré que l’annulation du contrat de son dessinateur n’avait rien à voir avec Trump.

Il est peu probable qu’on puisse éliminer entièrement la partialité chez les groupes de presse ou chez les journalistes. Mais un public éduqué aux médias peut mieux la déceler et s’y opposer. Les journalistes conscients de leurs propres préjugés et des enjeux entourant le privilège peuvent veiller à ce que leurs reportages s’appuient sur des faits et traitent leur sujet avec un souci d’équilibre entre différents points de vue.