Les « mères fondatrices » de l’immersion française au Canada

Olga Melikoff, Murielle Parkes et Valerie Neale ont été à la tête d’un groupe de parents dont l’action a favorisé la création, en 1965, du premier programme d’éducation bilingue à l’école élémentaire Margaret Pendlebury, située à Saint‑Lambert, une banlieue de Montréal, au Québec. Leur militantisme en matière éducative a jeté les bases du système d’immersion en français au Canada. Les efforts déployés dans ce domaine par Olga Melikoff, Murielle Parkes et Valerie Neale leur ont valu le surnom de « mères fondatrices » de l’immersion en français au Canada.



Olga Melikoff, Valerie Neale, et Murielle Parkes

Olga Melikoff, Valerie Neale et Murielle Parkes (de gauche à droite) lors du30eanniversaire du projet d’immersion de Saint‑Lambert (1995).

Historique

En vertu de l’Acte de l’Amérique du Nord britannique de 1867, l’éducation relève des responsabilités des provinces (voir également Constitution du Canada). Au Québec, le système éducatif est, à l’origine, principalement administré par des commissions scolaires confessionnelles. Les systèmes catholique et protestant fonctionnent respectivement, presque exclusivement, en français et en anglais. Ce n’est qu’à compter de l’entrée en vigueur de la Loi sur l’éducation de 1988 que le système éducatif confessionnel se transforme en un système fonctionnant sur des bases linguistiques (voir également Histoire de l’éducation au Canada et Politique en matière d’éducation).

Origines de l’expérience de Saint‑Lambert

Dans les années 1950 et 1960, trois mères au foyer, Olga Melikoff, Murielle Parkes et Valerie Neale, sont voisines dans le quartier de Saint‑Lambert. Elles ne sont pas satisfaites des possibilités limitées offertes à leurs enfants anglophones pour étudier et bien maîtriser le français (voir Anglo‑Québécois). Elles s’intéressent de près à ce qu’une éducation linguistique immersive, dans le cadre de laquelle les enseignants s’adressent exclusivement aux élèves dans leur deuxième langue, pourrait offrir à leurs enfants dans ce domaine.

Les trois femmes se rencontrent pour la première fois, en octobre 1963, dans le contexte d’un groupe de parents partageant les mêmes idées. Il s’agit alors de discuter des différentes options qui permettraient d’améliorer la formation en français des enfants scolarisés dans le cadre du système éducatif anglophone protestant. Le groupe élabore, dans ce cadre, une nouvelle approche pédagogique basée, en partie, sur le modèle dit du « bain linguistique » mis en avant dans un rapport de 1963 de l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO).

En décembre 1963, Olga Melikoff, Murielle Parkes et Valerie Neale sont les fers de lance d’un mouvement, créé par les parents, le St. Lambert Protestant Parents for Bilingual Education (SLPPBE) en vue de promouvoir l’immersion en français. Les effectifs de ce groupe d’influence passent rapidement d’une dizaine de personnes à environ 240 parents originaires de Saint‑Lambert. L’objectif est d’obtenir la mise en place d’un programme expérimental d’apprentissage du français en immersion pour un groupe d’enfants scolarisés au jardin d’enfants dans le cadre de la commission scolaire protestante de Saint‑Lambert.

Cependant, en 1964, la commission scolaire de Chambly, qui supervise celle de Saint‑Lambert, de taille plus modeste, rejette la proposition de créer une classe de jardin d’enfants pour les enfants anglophones où l’enseignement se ferait exclusivement en français.

Ce revers ne décourage pas Olga Melikoff, Murielle Parkes et Valerie Neale. Elles poursuivent leur travail de plaidoyer, et ce, aussi bien à l’échelon local qu’à l’échelon provincial. Parallèlement, les membres du SLPPBE organisent, pour leurs propres enfants, des cours de français, en dehors des programmes officiels, afin d’en observer les résultats.

Olga Melikoff rend compte en ces termes de cette expérience : « Les parents travaillent de concert à la mise en place de centres aérés pendant l’été et de groupes artistiques et de conversation pendant l’hiver. Pour ce faire, ils s’occupent, eux‑mêmes, de l’inscription des enfants, du recrutement d’enseignants et d’assistants, de la gestion des locaux et de l’obtention du matériel éducatif requis. Notre objectif consiste alors à aider les enfants à démarrer l’étude du français, en utilisant notre méthode “controversée”, à savoir le recours à un enseignant francophone n’utilisant que cette langue dans ses échanges avec un groupe d’enfants anglophones. Dans ce contexte, tout en participant activement à toute une série de jeux, les enfants “absorbent”, sans s’en rendre compte, une nouvelle langue. »


Première éducation publique bilingue

Après près de deux ans de pressions publiques exercées par des centaines de parents concernés – en particulier par Olga Melikoff, élue, entre‑temps, membre de la commission scolaire protestante de Saint‑Lambert – sur la commission scolaire du comté de Chambly, cette dernière finit par accepter de gérer une classe de jardin d’enfants bilingue expérimentale, à compter de l’automne 1965. Les inscriptions des enfants sont effectuées selon le principe « premier arrivé, premier servi ». Evelyne Billey, venue de France, est recrutée comme première enseignante dans le cadre de cette expérience.

Olga Melikoff

Élection d’Olga Melikoff à la commission scolaire de Saint‑Lambert (1964). 

Les résultats de cet enseignement en immersion s’avèrent prometteurs. Très rapidement, les élèves affichent une maîtrise impressionnante du français. Olga Melikoff, Murielle Parkes et Valerie Neale soumettent des mémoires à ce sujet aux fonctionnaires des différents échelons de gouvernement au Québec, cherchant à obtenir du soutien et un encouragement pour atteindre leur objectif d’étendre ces classes bilingues au‑delà de cette première expérience en jardin d’enfants.

Parallèlement, l’intérêt des parents pour ce type d’enseignement ne cesse de croître. Une deuxième classe de jardin d’enfants est ajoutée l’année suivante, ainsi qu’une classe de première année, en vue de permettre aux enfants du premier groupe du jardin d’enfants de poursuivre le programme d’immersion, au fur et à mesure de leur passage dans la classe supérieure. Le programme d’immersion est mis en œuvre sur la Rive‑Sud en quelques années pour être finalement étendu ailleurs dans la région du Grand Montréal. En 1970, les programmes d’enseignement bilingue se répandent rapidement, partout au pays, sous l’impulsion de la demande des parents.

La classe de 3e année à l’école primaire de Saint‑Lambert (1968)

Ces enfants étaient la première cohorte d’élèves du programme d’immersion en français fondé par Olga Melikoff, Murielle Parkes et Valerie Neale. Penny Parkes, fille de Murielle Parkes, est au premier rang, à l’extrême droite, et Peter Melikoff, fils d’Olga Melikoff, est le troisième à partir de la gauche, dans la rangée du milieu.

Rôle de Wallace E. Lambert et de Wilder Penfield

Au cours des premières années du groupe de parents, Olga Melikoff, Murielle Parkes et Valerie Neale prennent contact avec deux chercheurs de l’Université McGill, Wallace E. Lambert, un psychologue social, et le Dr Wilder Penfield, un neurochirurgien et scientifique de renom. Le groupe cherche à obtenir de leur part des conseils ainsi qu’un soutien institutionnel. Bien que souscrivant à l’esprit de cette démarche, les deux scientifiques conseillent, dans un premier temps, aux trois femmes, de mettre l’accent sur une éducation bilingue à la maison plutôt que de tenter de créer des possibilités structurelles officielles au sein du système scolaire.

En 1966, une fois lancée la classe expérimentale en jardin d’enfants, le groupe sollicite à nouveau Wallace Lambert. Cette fois, il accepte d’aller plus loin et propose de mettre en œuvre une étude de recherche de suivi des résultats psycholinguistiques dans le cadre d’un projet d’éducation bilingue.

Les premiers tests de cette étude débutent en 1967, et, en quelques années, les données recueillies par son équipe indiquent des résultats positifs chez les enfants, et ce, non seulement en matière de développement langagier, en français et en anglais, mais également en mathématiques et relativement à certaines mesures psycholinguistiques. En 1972, Wallace Lambert copublie, avec G. Richard Tucker, Bilingual Education of Children: The St. Lambert Experiment, un ouvrage présentant les résultats détaillés de quatre années de recherche. La très grande médiatisation de ce livre explique notamment pourquoi l’on attribue parfois, à tort, la paternité de l’élaboration du modèle pédagogique de l’immersion en français à Wallace Lambert, alors qu’il est le résultat des initiatives, menées pendant plusieurs années, en matière d’études, d’élaboration, de promotion et de sensibilisation, par Olga Melikoff, Murielle Parkes et Valerie Neale.

Importance

Le groupe de parents pour une éducation bilingue tient sa dernière réunion et fête ses succès avec ses membres et avec d’autres sympathisants le 19 juin 1972. Peu de temps après, Olga Melikoff déménage à Ottawa où elle réside pendant plusieurs années, le mari de Valerie Neale, Allan, la remplaçant dans ses fonctions au sein de la commission scolaire de Saint‑Lambert. En 1977, un groupe appelé Canadian Parents for French est créé, une initiative que les trois femmes voient comme la garantie symbolique que l’éducation immersive en français est désormais en bonne voie d’être mise en place un peu partout au pays.

Au cours de l’année scolaire 2014‑2015, 409 893 élèves étaient inscrits en immersion française à l’échelle nationale, un chiffre en hausse de 4,5 % par rapport à l’année précédente, selon Statistique Canada. L’année 2016 a marqué le 50e anniversaire de la première classe de jardin d’enfants à l’école Margaret Pendlebury et, à la même occasion, de l’enseignement immersif en français au Canada. En 2018, Murielle Parkes et Olga Melikoff reçoivent un prix Sheila et Victor Goldbloom, récompensant des personnes s’étant investies dans le service aux collectivités, attribué par le Quebec Community Groups Network (voir Commissaire aux langues officielles). Bien qu’il n’y ait pas de prix Goldbloom attribué à titre posthume, le rôle de Valerie Neale, décédée en 2000, a été reconnu dans le texte d’accompagnement du prix et dans la couverture que les médias ont consacrée à son attribution.