Éditorial : Le drapeau canadien, typiquement nôtre

Le 15 février 1965, à l’occasion de centaines de cérémonies similaires au pays et dans le monde entier, on hisse pour la première fois l’Unifolié canadien rouge et blanc.

Il fait froid à Ottawa, mais 10 000 personnes sont rassemblées sur la Colline du Parlement enneigée. À midi pile, non loin de là, les canons de la pointe Nepean tonnent, tandis que le soleil perce les nuages. Joseph Secours, un jeune agent de la GRC (26 ans), hisse le drapeau du Canada au sommet d’un mât blanc spécialement dressé et une brise soudaine met la feuille d’érable au garde-à-vous.



Lester B. Pearson
Lester B. Pearson, premier ministre du Canada de 1963 à 1968.

Ce jour-là, le premier ministreLester B. Pearson et le chef de l’opposition conservatriceJohn Diefenbaker, n’ont pas du tout les mêmes états d’âme. Diefenbaker essuie ostensiblement ses larmes. Il s’est battu contre cet événement jusqu’au bout. (Voir aussi : Débat sur le drapeau.) Quant à Pearson, il combat plutôt un mauvais rhume. Il a quitté son lit pour assister aux festivités et pense à y retourner au plus vite, mais il jubile. Il a son drapeau, « une nouvelle étape dans l’avancement du Canada ».

Après avoir défait Diefenbaker à l’élection d’avril 1963, Pearson multiplie les promesses et semble très prometteur. Or, durant sa première année au pouvoir, le chef libéral trébuche souvent et dangereusement. Diefenbaker tient le Parlement à la gorge.

Pour Lester B. Pearson, le drapeau devient une arme politique. Il veut reprendre l’initiative parlementaire, redorer l’image du parti libéral et combler les fossés dans la foulée de la Révolution tranquille issue de l’affirmation du nationalismequébécois.

À la mi-mai 1964, sans demander l’avis de ses collègues du cabinet ni même leur en parler, Pearson arbore ses médailles de guerre et se présente au congrès national de la Légion royale canadienne à Winnipeg. Devant une assistance d’anciens combattants en colère, il annonce qu’il est déterminé à donner aux Canadiens un drapeau avec la feuille d’érable comme principal emblème. Ces hommes ont combattu sous le Red Ensign canadien, qui réunit l’Union Jack britannique et les armoiries canadiennes et qui est considéré comme le drapeau canadien non officiel. La Légion insiste : « Gardez-le bien haut! »

À Winnipeg, Pearson a un aperçu de ce que Diefenbaker est sur le point de faire à Ottawa. Lorsque le premier ministre dépose son projet au Parlement, en juin, le chef de l’opposition se drape fièrement du Red Ensign et insiste pour consulter le peuple par référendum. Il prétend que le dessin de Pearson, qui réunit trois feuilles d’érable rouges au centre d’un fond blanc avec des bordures bleues, n’a rien à voir avec les traditions majestueuses du Canada, ni avec son passé britannique et chrétien. Le « fanion de Pearson! », interjette-t-il d’un air offusqué.

Pearson oblige les membres du Parlement à siéger pendant l’été, mais le conflit perdure. Finalement, en septembre, la question est soumise à un comité parlementaire. « On nous a acculés au mur! », se rappelle le députélibéral John Matheson, le membre pivot d’un comité de 15 personnes, « il fallait produire un drapeau canadien... en six semaines! » Le comité tient 35 rencontres mouvementées. Des milliers de suggestions parviennent d’un public passionné par ce qui est devenu le grand débat sur l’identité canadienne et la meilleure façon de la représenter (voir aussi : Drapeau du Canada : autres motifs).

À la dernière minute, Matheson glisse dans la sélection un drapeau dessiné par l’historien George Stanley (et agrémenté d’éléments proposés par George Bist). Il s’agit d’une simple feuille d’érable rouge sur un carré blanc, flanqué de deux bordures rouges. La bataille finale se joue entre le fanion de Pearson et la proposition de Stanley. Persuadés que les libéraux voteraient pour le dessin du premier ministre, les conservateurs appuient Stanley. Or, à leur grande surprise, les libéraux votent aussi pour le drapeau rouge et blanc qui fait l’unanimité.

G.F.G. Stanley

Le comité a pris sa décision, mais pas la Chambre des communes. Diefenbaker n’en démord pas. Avec ses lieutenants traditionalistes, il fait de l’obstruction et prolonge le débat pendant 6 autres semaines. Éventuellement, l’un de ses députés chevronnés, Léon Balcer, ose conseiller au gouvernement de mettre fin aux délibérations. Pearson acquiesce et met la question au vote final à 2 h 15 du matin le 15 décembre. Le drapeau de Stanley est adopté alors que Balcer et les autres conservateurs francophones se rallient aux libéraux.

Le jour de l’inauguration du drapeau à Ottawa, un lundi, la foule accueille poliment son nouveau symbole de souveraineté, mais sans exubérance. C’est un compromis auquel le comité est parvenu après six mois de dérive parlementaire qui a menacé l’unité nationale et atteint presque toutes les personnes qui se sont intéressées à l’épineuse question.

Cependant, dès le tout début, tout le monde savait instinctivement que les membres du Parlement ont fait le bon choix, même s’ils l’ont fait dans le chaos. Comme l’écrit le journaliste George Bain au lendemain matin de la célébration, l’emblème unifolié du Canada « est élégant, épuré et typiquement nôtre ».

Voir aussi : Héraldique ; Emblèmes du Canada ; Emblèmes provinciaux et territoriaux ; Hymnes national et royal.

Le drapeau : Typiquement nôtre

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