La première d’Hiawatha a lieu en 1900 à Desbarats, en Ontario. Cette pièce créée par l’agent de colonisation de la compagnie de chemin de fer du Canadien Pacifique, Louis Olivier Armstrong, et par le chef anichinabé, George Kaboosa, met en scène des membres de la Première Nation de Garden River. De 1900 à 1905, la pièce est présentée de façon saisonnière à Desbarats, puis, de 1905 à 1917, elle est transférée à Wayagamug, au Michigan, où elle est interprétée par des acteurs anichinabés, haudenosaunee et odawas. Elle fait aussi l’objet d’une tournée qui conduit les interprètes dans divers endroits au Canada, aux États-Unis, en Grande-Bretagne et aux Pays-Bas. Des représentations de la pièce originale par des artistes de Garden River se tiennent régulièrement à Sault Ste. Marie et à Garden River jusqu’en 1966. Des interprétations modernes de la pièce Hiawatha sont présentées à Garden River en 2006, 2007 et 2008.
Origines
Selon le récit populaire de l’origine de la pièce, Louis Olivier Armstrong aurait rencontré plusieurs hommes de Garden River, dont George Kaboosa, durant un voyage en bateau sur la rivière St. Marys au milieu des années 1890. Débarqué pour la soirée, Louis Oliver Armstrong lit des passages du poème The Song of Hiawatha (1855; trad. Le Chant de Hiawatha) de Henry Wadsworth Longfellow, aux hommes rassemblés autour d’un feu de camp. George Kaboosa et les autres reconnaissent, dans ces récits sur Hiawatha, des versions de leurs propres récits sur Nanabozho.
En tant qu’agent de colonisation pour le chemin de fer du Canadien Pacifique, Armstrong est chargé de maximiser la rentabilité du récent prolongement de la ligne ferroviaire entre Sudbury et Sault Ste. Marie. Il discute avec les dirigeants de Garden River de la possibilité de présenter une pièce de théâtre et de participer à l’exposition Sportsmen’s Show de Boston en 1899. Les chefs Bukwujjinini, Kaboosa et Wabonosa acceptent de l’accompagner à Boston. Bukwujjinini et Kaboosa sont convaincus qu’Henry Wadsworth Longfellow a visité leur collectivité avant de rédiger son poème en 1855. Malheureusement, Bukwujjinini meurt le jour du départ du groupe pour Boston. Kaboosa et Wabonosa s’y rendent et participent au Sportsmen’s Show. Ils y rencontrent les enfants du poète, qu’ils invitent à venir les visiter. Afin de rendre leur visite encore plus attrayante et romantique, Armstrong fait rédiger l’invitation en anishinaabemowin sur une écorce de bouleau.
Alice Longfellow accepte l’invitation et se rend dans le district d’Algoma avec sa famille, Harry, Richard et Anne Allegra. Du 22 au 26 août 1900, ils campent sur une île en face de Kensington Point, à Desbarats, en Ontario. Pendant son séjour, la famille Longfellow assiste à la première représentation de la pièce Hiawatha, inspirée du poème de Longfellow. La couverture de l’événement ainsi que les éloges d’Alice Longfellow attirent des milliers de spectateurs aux représentations de Kensington Point les années suivantes.
Influences et contenu
La pièce Hiawatha emprunte des éléments clés au poème de 1855 d’Henry Wadsworth Longfellow, Le Chant d’Hiawatha. Ce dernier puise sa mesure, et probablement une partie de son symbolisme, dans l’épopée finlandaise, le Kalevala. Il confère une dimension profondément romantique à un passé autochtone mythique, à la conviction de l’extinction des peuples autochtones et au concept du « fardeau de l’homme blanc ». Cependant, le contenu est basé sur des récits anichinabés recueillis, traduits et publiés par l’agent des Indiens et ethnologue Henry Rowe Schoolcraft dans son ouvrage Algic Researches, puis réédité en 1856 sous le titre Myth of Hiawatha. De plus, Longfellow s’inspire de travaux sur les Haudenosaunee, qui pourraient correspondre à la population de la région de Sault Ste. Marie. C’est pourquoi George Kaboosa et d’autres connaissent les récits narrés par Louis Olivier Armstrong.
Au fil de ses nombreuses représentations, la pièce Hiawatha est souvent qualifiée de manifestation de la ferveur autochtone. Elle est souvent comparée à l’Oberammergau de Bavière, en raison de son engagement communautaire, de ses liens avec un passé romancé, de sa prétendue nature spirituelle et de la célébration apparente de Hiawatha.
Le livret publié par Armstrong, Hiawatha or Nanabozho: An Ojibway Indian Play, comporte 13 scènes et sept rôles principaux. La pièce débute par une réunion des nations organisée par le Grand Esprit pour établir une paix durable. Suivent l’enfance d’Hiawatha, ses fréquentations et son mariage avec Minnehaha, la bénédiction et la récolte du maïs, les jeux de hasard et la mort de Pau-Puk-Keewis, la prédiction d’Iagoo sur l’arrivée des Européens, l’arrivée des robes noires et le départ d’Hiawatha vers l’ouest. Bien que le livret compte 13 scènes, Armstrong n’en retient que sept, se concentrant sur le mariage et le départ d’Hiawatha.
Historique et représentations
La pièce Hiawatha est jouée à Kensington Point de 1900 à 1905. Le plateau de jeu est conçu pour mettre en valeur les caractéristiques naturelles du site. Sur le continent, on construit une scène et un village des Premières Nations. On installe une tonnelle et des gradins entre la rive et la scène, faisant face à une île, créant ainsi un amphithéâtre naturel. La scène est divisée en deux parties : l’une sur le continent et l’autre ancrée dans la baie. La représentation se déroule intégralement en anishinaabemowin, avec quelques passages en anglais pour indiquer au public un changement de scène ou résumer l’action. Le public est censé comprendre la pièce grâce à sa connaissance du poème de Henry Wadsworth Longfellow. La pièce est généralement programmée de manière à ce que le départ de Hiawatha coïncide avec le coucher du soleil. Pour accueillir un grand nombre de spectateurs, on construit près de la scène deux hôtels, des chalets et une cuisine. On érige également un quai pour recevoir les navires à vapeur. À la gare du chemin de fer du Canadien Pacifique à Desbarats, on renseigne les voyageurs qui descendent des trains en provenance de Sault Ste. Marie et de Sudbury sur la façon de se rendre à Kennsington Point. Entre 1900 et 1905, la pièce est jouée plus de 300 fois devant des milliers de touristes venus du Canada et des États-Unis.
En plus de se produire à Kensington, la troupe part en tournée chaque année. À l’hiver 1901-1902, elle se produit au Sportsmen’s Show de Boston. Deux ans plus tard, on présente la pièce à Chicago, à New York, à Philadelphie et à Detroit. La partition musicale de cette tournée, composée par Frederick Burton, est publiée en 1909 sous le titre American Primitive Music : With Especial Attention to the Songs of the Ojibways. Le compositeur s’efforce d’enrichir la musique autochtone, en s’appuyant sur la partition originale pour donner de l’authenticité à ses créations. En 1904 et 1905, la troupe se rend à Londres, à Amsterdam et à Anvers.
Des films sont également réalisés sur les représentations de Kensington. Les Chicago Film Archives conservent un film des représentations de 1902-1903, tandis que Bibliothèque et Archives Canada conserve un film d’une représentation de 1932. Louis Oliver Armstrong filme des représentations et utilise les images lors de ses tournées de conférences pour inciter le public à visiter le district d’Algoma et à assister à la pièce.
En 1905, la pièce est transférée à Wayagamug (Round Lake), au Michigan, Armstrong ayant vendu les droits à la Grand Rapids and Indiana Railroad Company. Elle y est présentée chaque année jusqu’en 1917. Les artistes de la production de Kensington Point continuent de travailler à Wayagamug. D’autres artistes anichinabés, odawas et kanyen’kehà : ka (mohawks) se joignent à eux. Cette version de la pièce, plus axée sur l’anglais, se déroule sur une scène artificielle devant des gradins.
Après son déménagement à Wayagamug, la pièce Hiawatha est présentée de manière sporadique au Canada. On la joue notamment à Sault Ste. Marie en 1917, au pensionnat indien de Shingwauk, puis à la foire automnale annuelle. Elle est présentée dans le cadre des festivités de la semaine de Découverte (Discovery Week) en 1923 et de la Semaine du Loup (Wolf Week) en 1932, puis lors de l’Exposition nationale canadienne à Toronto en 1937. Elle est jouée régulièrement dans la réserve de Garden River entre 1920 et 1930, puis de façon sporadique dans les années 1950. La pièce est ensuite relancée brièvement au milieu des années 1960. En 1966, Radio-Canada la filme et la diffuse sur son réseau national.
En 2006, Alanna Jones et le comité des arts de Garden River redoublent d’efforts pour relancer la pièce Hiawatha. Il en résulte trois adaptations modernes du texte initial, écrit par Louis Oliver Armstrong et George Kaboosa en 1900. L’une d’elles, écrite en collaboration avec Floyd Flaval, est présentée lors du pow-wow de Garden River. Elle respecte en grande partie le scénario original, mais présente des modifications dans la distribution, la langue et la danse. En 2007, Alanis King propose une réinterprétation du poème Le Chant de Hiawatha de Longfellow. Elle vise à réintroduire la langue anishinaabemowin dans la représentation et à mettre l’accent sur le thème du filou à travers la superposition de Nanabozho, Hiawatha et Longfellow. En 2008, Gabriel Thomas propose une autre interprétation intitulée Song of Nanaboozho. Porté par de jeunes artistes, ce spectacle met de l’avant la relation amoureuse entre Hiawatha et Minnehaha. Comme les acteurs du 20e siècle, les jeunes acteurs d’aujourd’hui puisent dans ces représentations une source de connaissances culturelles et historiques, ainsi qu’un sentiment de fierté personnelle.
La pièce Hiawatha de Samuel Coleridge-Taylor au Royal Albert Hall en 1928
De nombreuses autres pièces inspirées du poème Le Chant de Hiawatha sont créées au fil des ans. Dans les années 1920, Samuel Coleridge-Taylor crée trois cantates qui sont présentées au Royal Albert Hall.
(Fox Photos/Getty Images)
Autres versions de la pièce Hiawatha
Il existe d’autres adaptations de la pièce Hiawatha à travers le monde. Samuel Coleridge-Taylor, un compositeur britannique d’origine africaine, écrit trois cantates inspirées du poème Le Chant de Hiawatha. Son œuvre est présentée au Royal Albert Hall de 1924 à 1939, et des Autochtones y interprètent souvent divers rôles. Une version de ces cantates est également interprétée en Australie en 1939. Des représentations d’un opéra Hiawatha ont également lieu en 1934 et en 1947. De 1948 à 2008, une version de la pièce est présentée à Pipestone, au Minnesota. En outre, de nombreuses écoles et sociétés d’art dramatique locales montent des représentations de Hiawatha en Amérique du Nord, comme en témoignent divers livres contenant des scripts et des instructions pour les costumes destinés aux enseignants.
Le chef Os-Ke-Non-Ton sur scène à Londres
Des pièces comme Hiawatha peuvent intégrer des Autochtones dans leurs distributions. Le chef Os-Ke-Non-Ton incarne le personnage principal dans des représentations au Royal Albert Hall, en Angleterre.
(Fox Photos/Getty Images)
Héritage
Bien que la pièce de Louis Olivier Armstrong mette l’accent sur la romance entre Hiawatha et Minnehaha et qu’elle s’appuie sur des clichés et des stéréotypes, les Autochtones y participent volontiers. À une époque où les vêtements, la culture traditionnelle et les langues autochtones sont interdits, où les déplacements sont limités et où la scolarité est obligatoire, la pièce Hiawatha offre une échappatoire. Elle permet de voyager, de parler l’anishinaabemowin, de raconter des histoires traditionnelles et de pratiquer des cérémonies et des danses
(voir aussi : Loi sur les Indiens; Interdiction du potlatch; Pensionnats indiens au Canada; Génocide et peuples autochtones au Canada). Entre 1900 et 1960, la langue principale de la pièce est l’anishinaabemowin. Les costumes sont confectionnés par la collectivité, ce qui permet de mettre en valeur des savoir-faire traditionnels tels que le perlage. De plus, la présence d’acteurs anichinabés parlant leur propre langue contredit l’idée fausse selon laquelle les peuples et les cultures autochtones sont en voie de disparition. Dans l’ensemble, la pièce Hiawatha revêt une grande importance historique et culturelle, surtout pour les Anichinabés de la Première Nation de Garden River.


