L’article suivant est un éditorial. Ces articles ne sont pas généralement mis à jour.
L’histoire se souviendra de Ken Dryden pour son jeu, pour ses exploits sur la glace. Mais ce qui a fait de lui un personnage historique, ce qui fait que nous nous souviendrons aussi de lui pour ses écrits, son leadership, son engagement politique et son militantisme, c’est son caractère.

Une fois, j’ai vu Ken Dryden — le gentil géant distingué, qui attendait calmement devant son filet appuyé sur son bâton de gardien — se fâcher. Et c’était révélateur.
Nous étions au Centre Air Canada (aujourd’hui l’aréna Scotiabank) pour voir les Leafs affronter les Canadiens. Mon ami David Herle et moi avions rejoint Ken, comme nous avions l’habitude de le faire occasionnellement après avoir travaillé ensemble au sein du gouvernement de Paul Martin, où nous étions conseillers, et Ken, ministre principal. Nous regardions un match de hockey, prenions un milkshake — mon Dieu, il adorait les milkshakes — ou nous nous asseyions dans sa cuisine, souvent pour relire ce qu’il était en train d’écrire. (J’ai vite compris que sa demande de révision n’était pas tout à fait sincère — comme beaucoup d’écrivains accomplis, il n’appréciait guère les suggestions de modifications.) Nous déplorions la situation politique, discutions de sports, répondions à ses questions — Ken posait toujours des questions — et nous lui demandions souvent de nous parler de sa carrière de hockeyeur.
Ce soir-là, nous nous tenions derrière le filet des visiteurs, juchés au beau milieu de la section. Les supporteurs ont mis un certain temps à réaliser que le plus grand gardien de but de tous les temps se trouvait parmi eux. Beaucoup ont mis de côté leur nervosité pour dire combien ils l’admiraient quand ils étaient petits et qu’il avait marqué leur imaginaire d’enfant. Ces échanges étaient très émouvants à observer.
Ken les écoutait attentivement et leur offrait en cadeau le souvenir d’une question sur leur enfance ou leur famille. Il prenait toujours soin de demander le nom de chaque admirateur qui venait lui demander un autographe. Il personnalisait ensuite tout ce qu’on lui présentait, en y inscrivant leur nom et en y ajoutant parfois une petite dédicace inspirée de leur échange. Cela a duré un certain temps, jusqu’à l’arrivée d’une autre sorte de foule. Moins respectueuse et plus insistante. Ils lui tendaient des photos imprimées sur du papier glacé en demandant de les signer, mais en refusant de donner leur nom.
Son visage doux et engageant s’est crispé. Il a remis le bouchon sur le marqueur qu’il utilisait et, avec une irritation non dissimulée, il les a repoussés. Il était mécontent. Cette bande avait gâché le moment. Pour les admirateurs. Et pour lui.
Il nous a expliqué qu’il était prêt à donner de son temps sans compter pour ceux qui cherchaient des souvenirs. En revanche, il n’avait rien à offrir pour cette bande de collectionneurs agressifs qui voulaient seulement convertir son autographe en une poignée de dollars sur eBay. Leur intérêt était hypocrite et mercantile. Ils n’avaient pas de respect pour le hockey et ses héros, pour la gloire et l’histoire de ce sport.
Et Ken aimait l’histoire. Il l’a écrite. Il l’a remise en question. Il l’a relatée.
Ce qui soulève la question suivante : que faut-il pour marquer l’histoire?
Si Ken Dryden n’avait jamais enfilé de patins, n’avait jamais joué au hockey, n’avait jamais remporté le trophée Conn Smyth avant de remporter le trophée Calder, n’avait jamais mené les Canadiens à six coupes Stanley en huit saisons, n’avait jamais raflé cinq trophées Vézina et n’avait jamais triomphé dans la série du siècle de 1972, aurait-il quand même marqué l’histoire?
Je crois que oui.
Ses exploits sportifs ont manifestement éclipsé et, dans une large mesure, facilité bien d’autres choses par la suite. Mais ce n’est pas le fait d’être un grand athlète qui l’a rendu aussi exceptionnel à tous ces autres égards. Son jeu d’étoile n’a pas fait de lui un excellent auteur. Ni un défenseur aussi convaincant de la lutte contre les commotions cérébrales dans le sport. Cela ne lui a pas garanti son succès comme dirigeant de hockey ni, dans l’arène où je l’ai le mieux connu, pendant ses années en tant que député, ministre fédéral et candidat au leadership.
Pour réussir dans ces autres domaines importants, il a puisé dans quelque chose qui dépassait ses capacités athlétiques naturelles. Il avait du talent, de l’intelligence et de l’humilité. En un mot, il avait du caractère. Un caractère historique.
Lorsque la triste nouvelle du décès de Ken m’est parvenue, je me suis souvenu de notre première rencontre à Harrington Lake, la résidence d’été du premier ministre du Canada. Il était venu y confirmer son intention de se présenter aux élections. Je me suis aussi souvenu des dizaines de fois où je l’ai vu traiter les gens avec courtoisie et patience, prenant soin de leur accorder toute son attention et de comprendre ce qui les avait poussés à venir le voir.
Mais le souvenir qui me revient sans cesse est celui de cette nuit où je l’ai vu se mettre en colère contre ce groupe de chasseurs d’autographes professionnels. Je repense à ce qui semblait le mettre hors de lui et l’offenser. Ce n’était pas seulement l’instinct de gagner rapidement de l’argent. C’était leur brusquerie. Leur vulgarité. Leur égoïsme mesquin et non dissimulé. C’était la même chose que je le voyais parfois détester dans la politique et chez ces créatures égocentriques que la vie politique attire parfois.
Il détestait le manque de caractère. Pas parce qu’il jugeait. Il en avait tellement — c’était une ressource naturelle de caractère — qu’il semblait presque perplexe lorsqu’il en constatait l’absence chez les autres.
L’histoire se souviendra de Ken Dryden pour son jeu, pour ses exploits sur la glace. Mais ce qui a fait de lui un personnage historique, ce qui fait que nous nous souviendrons aussi de lui pour ses écrits, son leadership, son engagement politique et son militantisme, c’est son caractère.
Cela a fait de lui tout ce que nous admirions.