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Descente policière au bar Truxx

Dans la nuit du 21 octobre 1977, une violente opération policière cible des bars gais dans le centre-ville de Montréal. Cinquante policiers arrêtent deux cent vingt personnes. La plupart se voient accusées de « grossière indécence » et de « présence dans une maison de débauche », ce que la communauté gaie conteste. Il s’agit d’un des points culminants de la lutte pour les droits des personnes 2SLGBTQ+ qui s’inscrit dans une longue histoire de répression policière.

« Nettoyer » les gais

Au 20e siècle, la surveillance des personnes gaies par l’État canadien est accrue. Elles sont vues comme une menace à la sécurité nationale. On estime par exemple qu’elles sont davantage susceptibles d’être la cible des agents soviétiques et de communiquer des renseignements classifiés. (Voir : Purges dans le service public canadien pendant la Guerre froide : le cas des personnes 2SLGBTQ+; Purges dans les Forces armées canadiennes pendant la Guerre froide : le cas des personnes 2SLGBTQ+.)

Ce n’est qu’en 1969 que les relations homosexuelles en privé sont décriminalisées au Canada. (Voir L’amendement de 1969 et la (dé)criminalisation de l’homosexualité.) En 1965, Everett Klippert est la dernière personne à être emprisonnée pour le simple fait d’être homosexuel. (Voir Affaire Everett Klippert.)

À l’époque, le Village gai de Montréal se situe au centre-ville, quoiqu’il ne porte pas ce nom dans une capacité officielle à l’époque. Il est plus tard relocalisé plus à l’est, dans le quartier Centre-Sud. Les descentes policières contre la communauté sont courantes. Les saunas et les bars se retrouvent au centre des opérations de « nettoyages » gais pendant et en prévision des Jeux olympiques de 1976. Celles-ci visent à rendre la ville moralement plus « propre » sous les projecteurs internationaux. Cette opération policière est souvent attribuée uniquement au maire Jean Drapeau. Or, elle est également soutenue par la GRC et émane d’une volonté du gouvernement fédéral.

La police emploie la loi sur les maisons de débauche pour viser la communauté 2SLGBTQ+. Les descentes policières contre les bars et les saunas gais continuent même des décennies après les Olympiques. Cette persécution des personnes 2SLGBTQ+ mène à des suicides et entraîne beaucoup de souffrance.

Descente policière et résistance

La nuit du 21 au 22 octobre 1977, une cinquantaine de policiers de l’escouade antiémeute interviennent dans les bars Truxx et Mystique, situés sur la rue Stanley. À l’époque, ces deux bars sont parmi les plus populaires de Montréal où il est possible d’être librement soi-même. Les policiers entrent avec des armes à feu et des caméras pointées sur la clientèle. Ils matraquent les personnes présentes qu’ils expulsent du bar.

Le lendemain, une manifestation de 2 000 personnes organisée par l’Association pour les droits des gai(e)s du Québec se heurte à une forte répression policière. Celle-ci est fortement médiatisée. Les policiers s’attaquent aux manifestants avec leurs matraques. Ils conduisent leurs motos à travers la foule pour tenter de la disperser. C’est un moment charnière du mouvement pour les droits 2SLGBTQ+.

Le saviez-vous?
La manifestation du 22 octobre est considérée comme l’un des « Stonewall du Québec ». Ceci est en référence à une descente policière brutale qui a eu lieu dans un bar gai de New York en 1969. Cette dernière a suscité une série d’émeutes et de manifestations, marquant là aussi un tournant dans le mouvement de résistance de la communauté 2SLGBTQ+.


En plus de la répression policière, des photographies des personnes arrêtées circulent dans les médias. Ceci a pour effet de révéler publiquement leur homosexualité alors qu’il n’existe aucune loi protégeant contre la discrimination fondée sur l’orientation sexuelle. De plus, il est rapporté que des individus arrêtés ont été soumis de force et de manière dégradante à des tests de dépistage d’infections sexuellement transmissibles. Selon des témoins, les personnes arrêtées ont dû également passer plusieurs heures à se faire interroger par les policiers. Elles auraient aussi été détenues sans places assises dans des cellules bondées sans pouvoir contacter un avocat.

En cour, une tentative d’utiliser les résultats des tests de dépistage effectués sans consentement pour inculper les personnes arrêtées du Truxx échoue. La plupart des accusations criminelles faites à l’endroit des victimes de cette discrimination restent en suspens plusieurs années avant d'être finalement retirées ou rejetées. En 1980, le propriétaire du Truxx est néanmoins reconnu coupable d’avoir tenu une « maison de débauche ». Il perd en appel en 1982.

Des manifestants brandissant une banderole en faveur des personnes arrêtées lors de la descente policière à Truxx.

Point de bascule pour les luttes 2SLGBTQ+

La résistance des communautés 2SLGBTQ+ mène l’Assemblée nationale du Québec à voter en faveur de la loi 88 en décembre 1977. Cette loi vise à condamner la discrimination sur la base de l’orientation sexuelle, notamment dans l’accès aux services publics, aux soins de santé, au logement et à l’emploi. La Charte des droits et libertés de la personne est alors modifiée pour protéger les personnes gaies, une première au Canada. Des ministres gais ont fait remarquer au ministre de la Justice qu’ils auraient très bien pu être parmi les personnes arrêtées, ce qui a accéléré le processus législatif.


Malgré ces avancements des droits des personnes 2SLGBTQ+, l’oppression contre la communauté persiste. Des manifestations continuent d’être organisées pour exiger le retrait des accusations contre les personnes arrêtées au Truxx. Durant l’été 1990, une manifestation de baisers pacifiques devant un poste de police se voit brutalisée, organisée à la suite d’une descente au Sex Garage, un loft privé très fréquenté par la communauté.

En dépit de l’amendement à la Charte, la criminalisation des personnes gaies et la brutalité policière envers la communauté persistent à Montréal jusque dans les années 2000 sous prétexte d’immoralité, car le Code criminel relève du palier fédéral. Des descentes policières surviennent notamment dans les bars Buds en 1984, Katacombes en 1994 et Taboo en 2003.

De nos jours, les tensions entre le corps policier et les communautés 2SLGBTQ+ montréalaises sont moins grandes, mais toujours présentes. Les conflits avec la police visent surtout les franges plus militantes de la communauté. L’enjeu de la brutalité policière demeure un sujet d’actualité.

Malgré le positionnement du Québec en faveur des droits pour les personnes gaies en premier plan à l’époque, la province est aujourd’hui critiquée pour son retard et sa régression dans la protection des droits pour les personnes trans et non-binaires. (Voir Transgenre.)

Excuses

En 2017, le maire de Montréal Denis Coderre et le chef de police de la ville de Montréal Philippe Pichet reconnaissent que la répression anti-2SLGBTQ+ a porté atteinte à la dignité des personnes opprimées. Sous les pressions de l’opposition officielle et des communautés 2SLGBTQ+, qui déplorent que cela ait brisé des vies et laissé des cicatrices importantes, ils émettent formellement des excuses.

Commémoration

À l’occasion du mois des Fiertés en 2025, Postes Canada émet un timbre pour commémorer ce point tournant dans la lutte pour les droits 2SLGBTQ+.

une illustration aux couleurs de la Pride représentant le mot « Truxx » sur un fond orange, avec un timbre en haut à droite.
Un timbre multicolore représentant une manifestation progaie.