Lawren Harris : Idées du Nord

rétrospective itinéranteThe Idea of North : The Paintings of Lawren Harris, organisée par Steve Martin, comédien, acteur et écrivain américain.

Lawren Harris

Quand on songe à l’art canadien, la tendance n’est pas de penser à des maîtres du XIXe siècle comme Homer Watson ou Paul Kane, mais au Groupe des sept, et plus particulièrement, à Tom Thomson. Nous viennent également à l’esprit la poignée d’œuvres mûres que Thomson a achevées avant de trouver la mort dans des circonstances nébuleuses en 1917, dont deux représentant des paysages du nord de l’Ontario : Le pin (1916-1917) et Le vent d’ouest (1916-1917). Toutes deux sont empreintes de mélancolie, plus maussades que rustiques ou pittoresques.

Dans Le pin, les branches de l’arbre sont dépeintes au premier plan à la manière d’une figure humaine, surchargées et arquées. Le lac apparaît calme et blanc comme neige, tandis que les collines au-delà, au-dessus desquelles se couche le soleil, sont austères et noires. Au premier plan de Le vent d’ouest, l’arbre façonné au gré du vent peut également être interprété comme une figure humaine, voire comme un double du peintre lui-même. L’eau du lac est ponctuée de crêtes d’écume blanche, tandis que le ciel est déchiré de nuages. Ces deux tableaux dépeignent ce qu’on pourrait désigner comme les milieux sauvages du Nouveau Monde, depuis longtemps peuplés et imaginés par les peuples autochtones et qui, en 1917, sont déjà menacés de disparition par l’avancée croissante de la civilisation industrielle.

L’œuvre de Tom Thomson, bien que vénérée au Canada à titre de trésor symbolique du pays, ne suscite que peu d’intérêt au sud de la frontière. C’est tout le contraire d’Île du Pic (1924) et de Rive nord du lac Supérieur (1926), deux tableaux créés par le membre le plus distinctif du Groupe des sept, Lawren Harris, et intégrés à la rétrospective itinéranteThe Idea of North : The Paintings of Lawren Harris, organisée par Steve Martin, comédien, acteur et écrivain américain.

DansÎle du Pic, une île dégarnie aux courbes érotiques flotte sur un radeau blanc de neige et de glace, tandis que de miroitantes péninsules de nuages glissent dans le ciel bleu. La majestueuse source de lumière, venant du haut et de l’extérieur du tableau, jette des filets de lumière bleue sur la glace, tandis que l’horizon est formé d’une bande courbe de bleu. Rive nord du lac Supérieur est quant à elle une œuvre plus emblématique et monumentale. D’un affleurement ondulé au premier plan émerge une souche dénudée, blanchie et fendue en son centre comme par la foudre, tandis que la lumière descend en couches surréelles.

À contempler ces œuvres de transition relativement précoces, il devient évident que, contrairement à Tom Thomson, Lawren Harris ne souhaitait pas rendre l’expérience du paysage, mais plutôt représenter des réflexions à la fois austères et spirituellement extatiques sur le monde intérieur. En dépit d’une tendance innée à les concevoir comme des emblèmes d’un projet national et colonial (certains critiques ont par ailleurs suggéré que la blancheur qui domine bon nombre de ses œuvres reflète la blancheur des colons européens qui se sont emparés du continent), ces tableaux ont un attrait universel, sans ancrage physique particulier, et ce, malgré leur emploi des paysages comme point de départ. Voilà peut-être l’une des raisons pour lesquelles l’œuvre de Lawren Harris en particulier a trouvé un écho si favorable auprès des Américains.

\u00ab Clouds, Lake Superior \u00bb
Lawren Harris, 1923, huile sur toile (avec la permission de la Winnipeg Art Gallery).
\u00ab Maligne Lake, Jasper Park \u00bb
Lawren Harris, 1924, huile sur toile (avec la permission du Musée des beaux-arts du Canada).

La rétrospective The Idea of North: The Paintings of Lawren Harris a revêtu une forme légèrement différente d’un arrêt à l’autre .À Toronto, les peintures remarquables de Lawren Harris représentant St. John’s Ward, un ancien bidonville pour immigrants de la ville, ont été exposées, accompagnées de superbes photographies d’Arthur Goss et de William James. Les images d’Arthur Goss, le premier photographe officiel de Toronto, constituent un apport particulier, plusieurs représentant les ruelles jonchées de débris de Toronto, ou encore des enfants se tenant dans une neige profonde à l’extérieur de maisons qui ne sont guère plus que des cabanes.

Néanmoins, les œuvres exposées dans le cadre de The Idea of North sont en majeure partie tirées du seul voyage que Lawren Harris effectuera dans l’est de l’Arctique, à bord du SS Beothic en 1930. C’est lors de ce contact avec l’Arctique qu’il distille et raffine les idées d’abord entrevues dans des peintures comme Île du Picet Rive nord du lac Supérieur, et c’est dans ses visions de l’Arctique que ses tableaux s’éloignent des spécificités propres à des lieux géographiques pour se rapprocher de contrées inconnues de l’esprit. Par exemple, dans Icebergs, détroit de Davis (1930), deux icebergs bleus incandescents flottent sous un sombre ciel gris d’apparence menaçante. La faible lumière semble rayonner de l’intérieur. Côte nord, île de Baffin (1930), en revanche, est dense et formellement précis, tout en se révélant plus facile d’approche : des collines biomorphiques passent successivement du gris au bleu puis au blanc, tandis que des nuages cheminent à travers un ciel bleu minéral.

Le voyage de 1930 en Arctique de Lawren Harris – aucun autre membre du Groupe de sept hormis A.Y. Jackson n’ayant effectué pareil périple – est essentiellement une excursion touristique plutôt ordinaire, quoique longue et ardue. Lawren Harris en profite également pour prendre des photos du navire progressant au travers de détroits encombrés de glaces, d’icebergs, de montagnes côtières et d’Inuits, avec un groupe d’enfants et une famille à leur maison d’été de Pangnirtung,île de Baffin. Il réalise également au moins une esquisse à l’huile représentant les Inuits, intituléeEskimo Tent, Pangnirtung, Baffin Island (1930). La tente qu’on y retrouve ressemble presque à une formation géologique entre autres formes rocheuses, pâle face à d’abruptes falaises sombres.

Lawren Harris avait peu ou pas d’intérêt envers les personnes qui vivaient dans le Nord depuis des milliers d’années et dont les cultures et les modes de vie étaient alors en passe d’être anéantis à tout jamais. Il ignorait sûrement qu’au moment même de son voyage, Pitseolak Ashoona, future grande artiste inuite, avait déjà vu le jour et voyageait probablement avec sa famille le long de ces mêmes côtes. Lawren Harris était transporté non pas par le vrai Nord, mais par l’idée du Nord, ni endroit ni nation, mais plutôt état d’esprit.