Commerçants de fourrures noirs au Canada

Le rôle des personnes noires dans l’histoire de la traite de fourrures est rarement pris en compte. Peu d’entre elles avaient la possibilité d’écrire et de diffuser leur histoire, ce qui est attribuable à un ensemble de facteurs complexes, notamment le racisme et un accès limité à l’alphabétisme. Peu de documents historiques se penchent sur le rôle joué par les personnes noires. Toutefois, les historiens ont réussi à identifier plusieurs commerçants de fourrures noirs remplissant différents rôles, ainsi qu’une famille entière ayant marqué l’histoire.



Portrait de George Bonga

Commerçant de fourrures et traducteur noir George Bonga, photographié vers 1870.

Une histoire oubliée

La traite de fourrures a été le moteur du développement du Canada en tant que colonie. La présence de Canadiens noirs, cependant, a été grandement mise de côté, ce qui est partiellement dû au fait que les historiens ont préféré se pencher sur d’autres sujets. Cette omission est entre autres à l’origine de l’idée fausse que l’histoire des peuples noirs en Amérique du Nord se limite surtout aux États-Unis et au sud. Par exemple, nombre de Canadiens connaissent York, l’homme afro-américain ayant accompagné Lewis et Clark dans leur expédition depuis le Missouri jusqu’à l’océan Pacifique. Pourtant, très peu d’entre eux peuvent nommer un Canadien noir qui a autant contribué à l’histoire.

De plus, plusieurs personnes pensent que l’histoire des Noirs au Canada découle de l’esclavagisme aux États-Unis. Pourtant, des lois appuyant l’esclavage au Canada sont bel et bien en vigueur du 17e au 19e siècle. Le Code Noir de la France en est un bon exemple. Bien qu’il ne soit jamais adopté officiellement en Nouvelle-France, il est utilisé pour orienter les actions des colons participant à la traite des esclaves. Le Code établit des normes pour le traitement, l’acquisition, l’échange et la possession d’esclaves, et ce, qu’ils soient d’origine africaine ou autochtone (voir Esclavage des Autochtones au Canada, Esclavage des Noirs au Canada). L’histoire de l’esclavage au Canada illustre partiellement l’histoire des personnes noires ayant participé de près ou de loin à la traite de fourrures.

Code noir

La page-titre de l'édition de 1742 du Code noir de l'empire colonial français.

Rôle des commerçants de fourrures noirs

La traite d’esclaves contribue à l’enrichissement de la France, de l’Angleterre et de leurs colonies. Les esclaves eux-mêmes sont considérés comme une marchandise parmi tant d’autres que les riches possèdent. Puisque la traite de fourrures est alors une grande source de richesse, l’esclavage en est une partie intégrante. Il arrive parfois que les commerçants de fourrures soient eux-mêmes des Canadiens propriétaires d’esclaves. Certains commerçants de fourrures noirs sont des esclaves achetés, par exemple, à des postes de traite contribuant à l’esclavagisme.

Bien que certains commerçants blancs emmènent des esclaves lors de leurs expéditions, la dynamique de pouvoir entre le maître et l’esclave est difficile à maintenir dans ce contexte. En effet, le commerce des fourrures implique l’isolement et une grande interdépendance au sein de petites équipes : la coopération et la collaboration sont de mise pour la survie. De plus, n’étant pas limités dans leurs mouvements, les esclaves ont plusieurs occasions de s’échapper. Puisque le milieu de la traite de fourrures accorde un haut degré de liberté, certaines personnes noires y participent probablement de manière volontaire dans le but d’échapper à l’esclavage. D’autres le font de leur plein gré, pour gagner leur vie.

Qu’ils soient embauchés comme personnes libres ou non, des structures de pouvoir désavantagent les commerçants noirs par rapport aux commerçants blancs. En général, ils occupent des postes plus bas dans la hiérarchie, comme les équipiers de milieu (les pagayeurs assis au centre d’un canot), les ouvriers, les cuisiniers ou les servants, mais certains sont parfois barreurs, un rôle considéré comme exigeant certaines compétences (voir Voyageur). Bien souvent, ils occupent aussi le rôle très important d’interprète. Il est courant qu’ils connaissent des langues autochtones puisque, à l’instar de bien des pionniers, beaucoup d’entre eux épousent des femmes autochtones ou grandissent dans des familles mixtes (voir Métis).

Des preuves permettent d’affirmer que beaucoup de commerçants de fourrures noirs ont travaillé dans l’industrie. Toutefois, peu d’entre eux peuvent être nommés, et peu d’histoires peuvent être racontées avec certitude.

Canot et Voyageurs
Huile sur toile de Frances Anne Hopkins, 1869.

Glasgow Crawford (aussi appelé Glasco Crawford)

Glasgow Crawford travaille pour la Compagnie de la Baie d’Hudson (CBH) de 1818 à 1821. Principalement équipier de milieu, il occupe également le rôle de cuisinier. Selon l’historien Frank Mackey, il travaille pour la branche d’Athabasca (sur les territoires actuels de l’Alberta et de la Saskatchewan) et épouse plus tard une femme mohawk originaire de Kahnawake, où le couple décide de s’installer. Pendant son mandat à la CBH, il entre en conflit à plusieurs reprises, partiellement en raison de maltraitance raciale, et partiellement parce qu’il commet des vols de produits de base au magasin. Cependant, la CBH le considère comme un atout grâce à ses aptitudes en langues : il est alors réputé parler couramment l’anglais, le français et certaines langues iroquoiennes.

La famille Bonga (aussi écrit Bungo, Bonza ou Bongo)

La famille Bonga est probablement la famille de commerçants de fourrures noirs la plus célèbre en raison du grand nombre de documents à leur sujet. Pierre Bonga naît dans la deuxième moitié du 18e siècle, dans la région de la Nouvelle-France qui est aujourd’hui le Michigan. Ses parents, Jean et Marie-Jeanne Bonga, sont des esclaves. Daniel Robertson, un capitaine britannique responsable du poste de Fort Michilimackinac, aurait amené Jean et Marie-Jeanne des Caraïbes ou de Montréal. Lorsque l’homme quitte le poste, il décide de libérer ses esclaves.

Pierre Bonga et un de ses frères, Étienne, deviennent commerçants de fourrures. On a peu d’informations sur Étienne, mais il est connu que Pierre s’affaire surtout dans la région de la rivière Rouge. Ce dernier travaille avec la Compagnie du Nord-Ouest et accompagne des explorateurs bien connus, comme Alexander Henry (le jeune), dans les régions de la Pembina et de la rivière Rouge. Sa première langue est le français, mais il sait aussi parler l’anishinaabemowin et agit souvent à titre d’interprète.

Pierre Bonga épouse une femme ojibwée, avec qui il a plusieurs enfants. Deux de leurs fils, Stephen (aussi appelé Étienne) et George, deviennent à leur tour commerçants de fourrures. Tous deux sont baptisés et élevés à Montréal. Stephen travaille pour la Compagnie du Nord-Ouest, tandis que George travaille pour la Compagnie américaine des fourrures. Ils participent à des expéditions commerciales partout dans la région des Grands Lacs, aujourd’hui le Minnesota, le Wisconsin et le nord de l’Ontario.

Stephen participe à l’expédition de 1822 de Donald McKenzie et de John Rowand sur la rivière Bow. Il est l’une des premières personnes noires à fouler le sol du territoire actuel de l’Alberta. En tant que locuteur de l’anishinaabemowin, il travaille souvent comme interprète et est l’un des signataires du traité de 1837 à St. Peters (près de Minneapolis, au Minnesota). Lorsque la traite de fourrures commence à ralentir, Stephen Bonga s’installe dans la région de Fond du Lac, sur les rives de la rivière St. Louis, au Minnesota, et trouve d’autres manières de gagner sa vie.

Stephen Bonga

Stephen (Étienne) Bonga, fils de Pierre Bonga, photographié quelque temps avant sa mort en 1884.

George Bonga connaît lui aussi du succès en tant que commerçant de fourrures. Tout comme son frère, il est souvent un intermédiaire entre les Autochtones et les colons blancs. Interprète pour le gouverneur du Michigan, Lewis Cass, pendant les négociations avec le peuple ojibwé, son nom figure dans un traité de 1867. George Bonga est aussi connu pour avoir mis la main sur un meurtrier en fuite. Il épouse une femme ojibwée et s’établit sur le lac Leech, au Minnesota, où le couple exploite un gîte et élève une famille. Certains détails de la vie de George Bonga sont issus de témoignages, tandis que d’autres viennent de lettres qu’il a lui-même écrites. De telles lettres sont relativement rares dans l’histoire des commerçants de fourrures noirs.

Le canton de Bungo et la rivière Bungo Creek, au Minnesota, sont ainsi nommés en l’honneur de la famille Bonga.

Joseph Lewis

Joseph Lewis participe à la traite de fourrures dans la partie ouest de la Terre de Rupert. Il est aussi l’une des premières personnes noires à s’installer dans la région. L’homme est probablement la première personne noire à fouler le territoire actuel de la Saskatchewan et de l’Alberta.


Lecture supplémentaire

  • Frank Mackey, L’Esclavage et les noirs à Montréal : 1760-1840 (2010).   

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