Abraham Ulrikab

Abraham Ulrikab (né le 29 janvier 1845 à Hebron, au Labrador; décédé le 13 janvier 1881 à Paris, en France) était au nombre des huit Inuits du Labrador à succomber de la variole en voyageant à travers l’Europe pour un spectacle ethnographique (ce qu’on appelle maintenant des zoos humains). En 2011, son squelette ainsi que ceux de quatre autres Inuits ont été découverts dans les réserves du Muséum national d’histoire naturelle à Paris. Le gouvernement du Nunatsiavut étudie actuellement la possibilité de les faire rapatrier.



Abraham Ulrikab vers 1880

Avec la permission de Moravian Archives, Hernnhut, Germany et de France Rivet.

Vie au Labrador

Abraham Ulrikab, un Inuk (membre du peuple inuit) de 35 ans de la mission morave de Hebron, au Labrador, située au sud des monts Torngat, est chasseur, pêcheur, fils de Paulus et d’Elisabeth, mari d’Ulrike et père de deux jeunes filles, Sara, âgée de 3ans, et Maria, âgée de 9 mois.

Fervent Chrétien et éduqué par les missionnaires moraves, il sait lire et écrire l’inuktitut, parle un peu l’anglais et l’allemand, et joue de la musique. Il occupe le poste de premier violon à l’église de Hebron.

En 1880, la vie est extrêmement difficile dans le nord du Labrador et Abraham peine grandement à subvenir aux besoins de sa famille. Dans son journal intime, il écrit: « …comme j’étais dans une grande misère matérielle, j’ai supplié le Seigneur de m’aider à en sortir et d’entendre mes soupirs, car je n’étais même plus en mesure de subvenir aux besoins des miens…» (France Rivet, Sur les traces d’Abraham Ulrikab : les événements de 1880-1881).

Décision de voyager en Europe

Le 8 août 1880, le Norvégien Johan Adrian Jacobsen, représentant de Carl Hagenbeck, propriétaire allemand d’un zoo, arrive à Hebron pour recruter une douzaine d’«Esquimaux» (des Inuits). En échange d’un bon salaire, ces personnes voyageraient dans toute l’Europe pour s’exposer au public européen et seraient ramenées chez elles l’été suivant.

Les missionnaires moraves sont horrifiés de l’offre du représentant et au début, aucun Inuk n’accepte. Un homme, Abraham, accepte de devenir l’interprète de JohanAdrianJacobsen, et le guide dans les fjords au nord du Labrador pour parler à des Inuits non chrétiens.

À Nachvak, Abraham convainc une famille de trois personnes d’accompagner Johan en Europe. Peu de temps après, George Ford, directeur de poste de la Compagnie de la Baie d’Hudson à Nachvak, persuade Abraham de se rendre en Europe avec sa femme et ses filles. Dans son journal, Johan Adrian Jacobsen écrit le 19 et le 20 août 1880 qu’il promet à Abraham un nouvel habit et des provisions pour sa mère s’il convainc d’autres Inuits d’aller en Europe. Il promet aussi qu’Abraham, sa famille et ses amis inuits pourront retourner au Labrador l’année suivante.

Comme Abraham l’explique dans une lettre, il perçoit cette offre comme la réponse de Dieu à ses prières. L’argent lui permettrait de rembourser ses dettes et celles de son défunt père au magasin morave. De plus, il est fortement motivé par l’occasion de voir les splendeurs de l’Europe, de rencontrer des missionnaires moraves avec qui il s’était lié d’amitié au Labrador et de visiter d’autres communautés moraves.

Le 26 août 1880, Johan Adrian Jacobsen s’embarque pour l’Europe accompagné de huit Inuits, dont Abraham et sa famille, leurs chiens et leurs kometiks (voir Traîneaux à chiens), des kayaks, ainsi que du matériel de chasse et pêche.

Abraham Ulrikab avec des membres de sa famille et son ami Tobias

Illustration de J.H. Fischer, publiée dans le journal allemand Deutsche Illustrirte Zeitung, en 1881.

Exposition en Europe

Le groupe débarque à Hambourg, en Allemagne, le 24 septembre 1880. Le premier spectacle ethnographique a lieu à la ménagerie de Carl Hagenbeck, où des animaux sauvages sont gardés en captivité pour une exposition publique. À la mi-octobre, ils sont transférés au zoo de Berlin. Séparés par une clôture, les visiteurs peuvent observer les Inuits vaquer à leurs activités quotidiennes ou démontrer leur savoir-faire traditionnel, comme la chasse au phoque ou le kayak.

Abraham commence à rédiger son journal vers le 22 octobre en déclarant combien la vie à Berlin est désagréable à cause de la foule et des bruits incessants de la ville. Le mal du pays s’installe très rapidement. Moins d’un mois après son arrivée à Berlin, il écrit: « Un an à passer, c’est bien trop long parce que nous voudrions rentrer vite dans notre pays, parce que nous sommes incapables de rester toujours ici. Oui vraiment! C’est impossible! » (France Rivet, Sur les traces d’Abraham Ulrikab : les événements de 1880-1881).

Le spectacle est ensuite présenté à Prague et à Francfort. À la mi-décembre, à Darmstadt, en Allemagne, une jeune Inuite de 15 ans décède subitement. Peu après Noël, à Krefeld, sa mère décède ainsi que Sara, la fille d’Abraham, âgée de 3 ans. On fait appel à des médecins, mais ils ne sont pas en mesure d’établir un diagnostic chez la jeune Inuite et sa mère; cependant, ils arrivent à déterminer que Sara était atteinte de la variole.

Décès à Paris

Abraham et les quatre autres Inuits arrivent à Paris le 31 décembre 1880. Les autorités françaises demandent à ce qu’ils soient immédiatement vaccinés. Malheureusement, il est déjà trop tard, car tous ont contracté la variole. Les Inuits sont exposés au Jardin d’Acclimatation du Bois de Boulogne et, le 9 janvier 1881, ils sont admis au pavillon de la variole de l’Hôpital Saint-Louis où ils meurent l’un après l’autre. Abraham décède le 13 janvier 1881 et sa femme Ulrike, dernière survivante, le 16 janvier.

Les Inuits sont enterrés dans une fosse commune au cimetière de Saint-Ouen. En 1885, le Muséum national d’histoire naturelle est autorisé à exhumer leurs corps (ce qui est entrepris en 1886) afin d’ajouter leurs squelettes à ses collections anthropologiques, où ils sont toujours conservés aujourd’hui.

De plus, Abraham est l’un des trois Inuits dont le cerveau est envoyé au laboratoire de la Société d’anthropologie de Paris pour examen approfondi. Un plâtre du cerveau est conservé par les Musées anatomiques Delmas-Orfila-Rouvière. L’établissement ferme ses portes en 2011, et le plâtre appartient désormais à l’Université de Montpellier.

Journal d’Abraham

Parmi les quelque 35000 personnes exposées dans des zoos humains du milieu des années 1870 à la fin des années 1950, Abraham est l’un des rares à avoir laissé des notes décrivant son expérience.

À l’été 1881, le journal d’Abraham, rédigé dans sa langue maternelle, l’inuktitut, est renvoyé à Hebron avec d’autres effets personnels. Un missionnaire morave le traduit en allemand et une copie de cette traduction est découverte en 1980 dans les archives moraves à Bethlehem, en Pennsylvanie. Un article est publié dans la revue Canadian Geographic, ce qui incite le professeur allemand Hartmut Lutz et ses étudiants de l’Université Greifswald à traduire le journal de l’allemand à l’anglais. Leur travail est publié en 2005 et intitulé The Diary of Abraham Ulrikab: Text and Context. Le journal original rédigé en inuktitut n’a pas encore été retrouvé.

Rapatriement de la dépouille

Depuis l’annonce publique de la découverte du squelette d’Abraham en 2014, le gouvernement du Nunatsiavut a consulté sa population, a cherché des parents vivants et rédige actuellement son protocole officiel de rapatriement (voir Rapatriement d’artefacts). Une fois ce protocole (première ébauche diplomatique) finalisé et approuvé, on s’en servira comme ligne directrice pour demander le rapatriement de la dépouille d’Abraham au Canada afin de l’enterrer convenablement.

En 2013, le Canada et la France signent un accord de coopération en vertu duquel les deux pays s’engagent à travailler avec les autorités compétentes pour aider à rapatrier au Canada les dépouilles inuites faisant partie des collections des musées français.

Le rapatriement de la dépouille d’Abraham marquera la fin d’un long voyage à l’étranger pour le pêcheur, chasseur, père et mari inuit. La veille de son admission à l’Hôpital Saint-Louis, Abraham écrit: « Je n’aspire pas aux biens matériels, ce à quoi j’aspire, c’est à revoir les miens qui sont là-bas… » (France Rivet, Sur les traces d’Abraham Ulrikab : les événements de 1880-1881). Ce n’est qu’une question de temps avant que son souhait puisse enfin se réaliser.


Lecture supplémentaire

  • France Rivet, Sur les traces d’Abraham Ulrikab : les événements de 1880-1881, Gatineau, Horizons polaires, 2014.  

    Johan Adrian Jacobsen, Voyage avec les Eskimos du Labrador, 1880-1881, Gatineau, Horizons polaires, 2014.