Whylah Falls, le deuxième livre de George Elliott Clarke, est un poème narratif, ou un roman en vers, qui n’a jamais été épuisé depuis sa première publication en 1990. Cette œuvre assoit immédiatement la réputation de George Elliott Clarke en tant que poète, porte‑parole éminent de sa communauté, qui a su audacieusement introduire dans la littérature canadienne un territoire jusque‑là méconnu : l’Africadia. Tour à tour joyeux et triste, exubérant et acéré comme un rasoir, le poème raconte la vie des Canadiens noirs pauvres vivant dans le sud‑ouest rural de la Nouvelle‑Écosse dans les années 1930. L’histoire se concentre sur la famille Clemence : Saul, le père, un homme violent, Cora, la mère, une femme généreuse souffrant depuis longtemps, la fille de Cora, Missy Jarvis, née d’une précédente relation, les enfants du couple, Othello, Pouchkine, Selah, Shelley et Amaranthe, ainsi que les différents amants qui traversent leur vie, notamment Xavier Zachary et Pablo Gabriel.
Un poème porté par le mythe et l’émotion
Décrit par George Elliott Clarke comme une suite lyrique de grande ampleur, Whylah Falls s’appuie, sur le mode de l’improvisation, sur la multiplicité des genres, comme si le poète écrivait à la fois sous l’emprise du mythe et sous l’impulsion de l’émotion. Des poèmes, en rimes ou non, de style romantique ou renaissance, élégiaques ou pastoraux, côtoient une composition moderniste fragmentée. Des riffs de blues, des lignes de jazz et des standards pop et gospel émaillent le texte, ponctués d’envolées lyriques, de prédications et d’évocations enjambant les continents, les cultures et les siècles. Le récit que fait l’auteur de la vie de la famille Clemence est empreint d’un immense amour de la langue et des rythmes qui transcende systématiquement le compte rendu purement factuel des événements.
Whylah Falls s’ouvre et se ferme sur deux chapitres intitulés « The Adoration of Shelley » dans lesquels le poète Xavier, au romantisme exacerbé, courtise la très rationnelle et méfiante Shelley. Le premier chapitre met en exergue le fossé linguistique, culturel et éducatif existant entre eux, et ce, en dépit de leur attirance mutuelle, tandis que le dernier les rassemble, chacun renonçant à une part de lui‑même pour fusionner avec l’autre. Entre ces deux moments, l’œuvre propose différentes variations sur le désir : l’inceste et le suicide qui s’ensuit, l’amour non partagé comme luxure, l’accomplissement et la transformation par l’amour-passion, le meurtre commis sous l’aveuglement du désir et l’amour non partagé comme spiritualité. Les deuxième et troisième éditions comprennent également une section intitulée « Apocrypha » contenant des poèmes qui ne figuraient pas dans la première édition.
L’enfant littéraire du multiculturalisme canadien de Trudeau
On peut considérer qu’autant dans sa forme que dans ses références culturelles et dans ses thèmes, Whylah Falls est directement issu de la vision multiculturaliste du Canada de Pierre Trudeau. George Eliott Clarke a, d’ailleurs, également écrit un éclatant livre‑poème sur l’ancien premier ministre. Au fil des pages de l’ouvrage, le poète, animé par la colère, se lance dans une quête solitaire de l’identité nationale telle qu’elle apparaît dans la littérature canadienne qui aboutit à une fête culinaire doublée d’un concert de jazz improvisé dont les racines s’enfoncent en profondeur dans l’identité de sa communauté. La puissance de son récit en vers, qui permet à l’auteur d’offrir une voix distincte à cette communauté, constitue une manifestation de justice sociale pour ceux qui, traditionnellement, sont plus ou moins réduits au silence au Canada. C’est cette manifestation qui a fait de Whylah Falls un classique canadien.
Tout d’abord publié en 1990 par Polestar Press, Whylah Falls remporte le prix Archibald‑Lampman dans la catégorie Poésie en 1991. L’ouvrage devient, en 1996, une dramatique radiophonique diffusée sur CBC et inspire One Heart Broken Into Song, un long‑métrage sorti en 1999, réalisé par Clement Virgo sur un scénario adapté par l’auteur lui‑même. Une adaptation théâtrale, Whylah Falls : The Play, est produite successivement à Dartmouth, Ottawa et Venise de 1997 à 2002. Cette version théâtrale est publiée par Playwrights Canada Press en 1999 et en 2000 et incluse, cette même année, dans l’anthologie Testifyin’: Contemporary African Canadian Drama. En 2000, Polestar publie, pour le dixième anniversaire de l’œuvre, une deuxième édition accompagnée d’une nouvelle introduction de l’auteur et d’une sélection de nouveaux poèmes sous le titre Apocrypha. Whylah Falls est en lice, en 2002, pour le concours Canada Reads, où il est défendu par le célèbre écrivain de science‑fiction et de fantasy d’origine jamaïcaine, Nalo Hopkinson. Il est également publié en 2001 par les éditions Goose Lane sous la forme d’un livre audio de la collection CBC Between the Covers. En 2010, Gaspereau Press sort une troisième édition de Whylah Falls.