Cérémonie du dernier crampon

En novembre 1885, les équipes de travailleurs du Canadien Pacifique provenant de l’est et de l’ouest convergent au col Eagle, dans les montagnes Monashee, à l’ouest de Revelstoke, en Colombie-Britannique. Les dirigeants du Canadien Pacifique jugent qu’après cinq années de construction, une cérémonie s’impose pour marquer l’achèvement de la voie. Toutefois, autant par volonté que par nécessité, la compagnie choisit de s’en tenir à une célébration modeste. Il n’y a sur les lieux ni journalistes ni personnalités politiques. Le président de la compagnie, George Stephen, se trouve en Angleterre et dans l’impossibilité de venir. À sa place, le directeur général, William Van Horne, et le directeur Donald Smith se rendent en Colombie-Britannique. Ils sont rejoints, entre autres, par l’arpenteur et directeur de la compagnie Sandford Fleming et le major Albert Bowman Rogers, qui a proposé que la voie du Canadien Pacifique franchisse les montagnes Rocheuses au col Rogers.

À l’aube du 7 novembre, ces dirigeants, accompagnés de quelques-uns des travailleurs qui ont terminé la voie la nuit précédente à peine, se rassemblent à l’entrée ouest du col Eagle, un lieu que William Van Horne a baptisé Craigellachie. Ce nom évoque un lieu de réunion du clan des Grant en Écosse, près duquel George Stephen et Donald Smith ont tous deux grandi ; Smith fait partie du clan des Grant (voir Écossais). À 9 h 22 exactement, un crampon de fer (utilisé pour fixer les rails d’acier aux traverses de bois) est mis en place, et Donald Smith lève un marteau pour donner le premier coup. L’outil étant mal aligné, le crampon se plie. Il est remplacé par un autre et, à la deuxième tentative, le directeur réussit à l’enfoncer. La petite assistance applaudit et les sifflets des locomotives retentissent.

Prié de dire quelques mots, William Van Horne déclare simplement : « Tout ce que je puis dire, c’est que le travail a été bien fait à tous points de vue ». L’après-midi, il envoie au premier ministre sir John A. Macdonald un télégramme pour lui annoncer : « Grâce à votre politique visionnaire et votre soutien indéfectible, le chemin de fer Canadien Pacifique est terminé. Le dernier rail a été posé ce matin (samedi) à 9 h 22. »

Le train officiel, ayant à son bord William Van Horne et les autres dignitaires, emprunte la voie toute neuve pour descendre à Port Moody, dans la baie Burrard – le terminus ouest de la voie à l’époque. C’est le premier train qui parcourt l’ensemble du trajet du Canadien Pacifique, d’un océan à l’autre.

Les crampons

Il y a en réalité quatre derniers crampons. Le gouverneur général, lord Lansdowne, prévoyait assister à la cérémonie et amener avec lui un crampon d’argent fabriqué pour l’occasion, mais il est appelé à Ottawa pour ses affaires. Plus tard, lord Lansdowne installe le crampon cérémoniel sur une base de granit et l’offre à William Van Horne. En 2012, les héritiers de ce dernier confient la relique au Musée canadien de la civilisation (aujourd’hui Musée canadien de l’histoire).

Donald Smith reçoit le crampon plié en souvenir. Plus tard, il transforme certaines de ses pièces en épinglettes décoratives. Ce crampon déformé demeure dans la famille de Smith jusqu’en 1985, quand son arrière-petit-fils le donne au Canadien Pacifique, qui à son tour l’offre au Musée national des sciences et de la technologie (aujourd’hui Musée des sciences et technologies du Canada). Le crampon de fer que Donald Smith a enfoncé avec succès est retiré après la cérémonie, afin de décourager les chasseurs de souvenirs. On le retrouve dans le bureau du président du Canadien Pacifique à Montréal, d’où il disparaît dans les années 1940. Il est remplacé par un quatrième crampon, qui s’y trouve toujours.

Certains croient que le crampon disparu est tombé entre les mains d’un agent de brevets canadien d’Ottawa, qui l’aurait légué à ses enfants. À un certain moment, il aurait été plaqué argent et transformé en poignée d’un couteau, qui aurait été entreposé dans un coffret de sûreté à Winnipeg. David Morrison, directeur, recherche et contenu au Musée canadien de la civilisation, déclarait au Globe and Mail en 2012 : « C’est une origine plausible [du crampon de Winnipeg]. Cela semble une conclusion raisonnable. Mais on ne peut être sûr à 100 %, et c’est très souvent le cas. »

Photos de la cérémonie du dernier crampon

On dit parfois que les photographies de cet événement sont les plus célèbres et emblématiques de l’histoire du Canada. Elles sont prises par Alexander Ross, un photographe de Calgary qui se trouve sur les lieux et à qui on fait appel parce que le photographe attendu, Cornelius Soule, n’est pas arrivé. Les photos deviennent presque immédiatement des classiques. Le Canadien Pacifique en distribue un grand nombre de reproductions. En 1924, l’historien R. G. MacBeth, dans son livre sur les chemins de fer, propose qu’on affiche au moins une photo du dernier crampon aux murs de chaque classe du pays, parce que cette scène est emblématique de la « naissance d’une nation ».

Quelque 15 000 travailleurs chinois contribuent à construire le Canadien Pacifique, particulièrement en Colombie-Britannique, travaillant dans des conditions difficiles, et pour la moitié du salaire de leurs confrères blancs. Aucun d’entre eux n’est visible dans les photos de la cérémonie du dernier crampon.

Signification et valeur patrimoniale

L’installation du dernier crampon est considérée comme un des événements les plus emblématiques de l’histoire du Canada. Malgré que William Van Horne a insisté sur le fait que le Canadien Pacifique « a été construit dans le but de rapporter de l’argent aux actionnaires », et non pas pour édifier une nation, l’idée que le chemin de fer a rendu le Canada possible en permettant aux deux moitiés du pays de se rejoindre s’est solidement établie. Le poète terre-neuvien E. J. Pratt a rédigé un livre-poème sur le chemin de fer, Towards the Last Spike, qui lui a valu un prix du Gouverneur général en 1952, et qui présente le rail comme une force d’unification nationale. Dans son histoire de la construction de la voie transcontinentale en deux volumes, Pierre Berton a forgé l’expression « national dream » (rêve national) pour décrire le chemin de fer, qu’il présente comme une entreprise héroïque sans laquelle le Canada n’aurait pas existé. Si on accepte l’idée que le chemin de fer a créé le Canada en reliant les deux extrémités du continent, la pose du dernier crampon peut être considérée symboliquement comme le moment où le pays a été achevé.

Voir aussi Histoire du chemin de fer.