Affaire Robert Pickton

​De 1978 à 2001, au moins 65 femmes disparaissent dans le quartier Downtown Eastside de Vancouver en Colombie‑Britannique, déclenchant la plus importante enquête sur un tueur en série dans l’histoire du Canada. Robert Pickton est accusé d’homicide sur la personne de 26 de ces femmes et reconnu coupable de six chefs d’accusation. Dans une conversation tenue en prison avec un policier banalisé, il affirme avoir assassiné 49 femmes.

Cet article traite de thématiques délicates qui peuvent ne pas convenir à tous les publics.



Vue aérienne de la ferme Pickton \u00e0 Port Coquitlam, en Colombie-Britannique.

Ferme porcine des Pickton

Robert William « Willie » Pickton, né en 1949, grandit à la ferme porcine familiale à Port Coquitlam en Colombie‑Britannique. Ses frères, ses sœurs et lui cèdent la majorité de leur terrain à des promoteurs immobiliers, ne conservant qu’une ferme de 6,5 ha. Il reçoit sa part du produit de ces transactions immobilières et s’associe avec son frère David dans une entreprise de sauvetage, tout en conservant une petite activité d’élevage à la ferme. Socialement plutôt inadapté, il adopte parfois d’étranges comportements. Il vit seul dans une caravane installée sur le terrain de l’exploitation.

En 1996, les frères Pickton créent la Piggy’s Palace Good Times Society, un organisme de bienfaisance enregistré à l’échelon fédéral dont le mandat déclaré consiste à recueillir des fonds pour des organismes de services par l’intermédiaire d’activités et de manifestations spéciales comme des soirées dansantes et des spectacles. Les voisins se plaignent des comportements incivils, de la consommation de drogues et d’alcool et du tapage occasionnés lors de soirées auxquelles participent jusqu’à 1 700 personnes, notamment des motards et des travailleurs du sexe de Downtown Eastside. En 2000, la Ville de Port Coquitlam ferme le Piggy’s Palace.

Terrain de chasse du tueur

Le quartier Downtown Eastside à Vancouver se compose d’un dédale de petites rues miteuses et mal famées où pullulent hôtels bon marché, asiles de nuit, entrepôts et repaires de drogués. Des gangs de rue et de motards, des revendeurs de drogue ainsi que des proxénètes et des prostituées en ont fait leur « terrain de jeu » privilégié. Un grand pourcentage de filles et de femmes qui y pratiquent le commerce du sexe connaissent des problèmes de toxicomanie. D’autres souffrent de troubles de santé mentale. Quatre‑vingts pour cent d’entre elles ne sont pas originaires de Vancouver et certaines n’ont plus de contact avec leur famille depuis des années. Plusieurs sont autochtones.

Downtown Eastside de Vancouver, en Colombie-Britannique.

Une enquête conduite auprès de 183 travailleuses du sexe entre 1999 et 2001 par la Prostitution Alternatives Counselling and Education (PACE) Society a montré la fréquence des actes violents envers ces femmes : vols, passages à tabac, enlèvements et isolements forcés. L’étude a également établi l’existence d’un « gouffre entre les actes de violence subis et ceux qui sont déclarés ». Les résultats ont mis en évidence la profonde méfiance qu’elles entretiennent à l’égard de la police et des autres autorités. La concentration dans ce quartier de Downtown Eastside de nombreuses femmes extrêmement vulnérables, plusieurs d’entre elles vivant seules et n’étant connues que sous leur nom « de rue », en fait le terrain de chasse idéal pour un prédateur urbain.

Robert Pickton était devenu familier du quartier grâce à des visites régulières dans une usine d’équarrissage où il se débarrassait des parties d’animaux non utilisées. Il se promenait souvent le long des dix pâtés de maisons appelés « Low Track », proposant aux femmes de l’argent et de la drogue. Il emmenait celles qu’il réussissait à convaincre de monter dans son véhicule jusqu’à la ferme porcine.

Disparitions

La liste de noms de femmes disparues compilée par la RCMP‑Vancouver Police Department Missing Women Task Force, un groupe d’intervention mixte établi par la GRC et les services de police de Vancouver pour enquêter sur ces disparitions, remonte jusqu’en 1978, année de la disparition de Lillian Jean O’Dare dont l’affaire n’est pas officiellement liée à l’affaire Pickton. Sur la liste, la première affaire officiellement rattachée à Robert Pickton concerne la disparition de Diana Melnick que l’on a vue pour la dernière fois le 22 décembre 1995, bien que le tueur en série n’ait pas été reconnu coupable du meurtre de cette dernière. L’affaire la plus récente figurant sur cette liste concerne Mona Wilson, que l’on a vue pour la dernière fois en novembre 2001, dont l’assassinat fait partie des six homicides dont l’accusé sera reconnu coupable.

Les 26 disparitions officiellement attribuées à Robert Pickton se répartissent par année de la façon suivante : une en 1995, une en 1996, six en 1997, quatre en 1998, cinq en 1999, deux en 2000 et sept en 2001. D’autres disparitions avant et pendant cette période ne lui ont pas été officiellement attribuées par manque de preuves.

Du fait du mode de vie marginal et des habitudes nomades des victimes et des autres habitants de Downtown Eastside, les disparitions y passent souvent inaperçues. En outre, lorsque l’absence subite d’une femme attire effectivement l’attention, des mois, voire des années, peuvent s’écouler avant que sa disparition ne soit signalée à la police. Il a, par exemple, fallu trois ans pour que la disparition de Sherry Rail en 1984 soit signalée. En 1987, la GRC a mis en place une équipe spéciale pour enquêter sur les disparitions et les meurtres non élucidés de travailleurs du sexe qui a toutefois été démantelée en 1989 en raison du peu de progrès réalisés.

Victimes peu prioritaires

Au fur et à mesure que le nombre de disparitions augmente, la rumeur de l’existence d’un tueur en série se propage à Downtown Eastside. Les travailleuses du sexe décident alors de ne se déplacer qu’en groupe le long du Low Track et de noter les numéros d’immatriculation des voitures embarquant des femmes. Toutefois, en dépit de ces précautions, les disparitions se poursuivent.

En 1991, les familles des femmes disparues mettent en place, avec l’aide d’avocats spécialisés dans la défense des travailleurs du sexe, une marche commémorative annuelle le jour de la Saint‑Valentin en hommage aux victimes assassinées et disparues. Elles exigent une enquête approfondie, mais n’obtiennent qu’une réaction dilatoire et sans entrain de la police. La police de Vancouver refuse non seulement de confirmer qu’un tueur en série opère dans le quartier, mais également de travailler sur l’hypothèse que les disparitions de femmes sont en fait des meurtres, aucun corps n’ayant été retrouvé pour justifier une enquête qui, en outre, mobiliserait nécessairement des ressources policières non négligeables. La police estime que l’hypothèse la plus raisonnable est qu’un certain nombre de femmes sont tout simplement parties et que d’autres sont décédées de surdoses de drogue.

Des voix s’élèvent contre l’apathie de la police, particulièrement celle du Sun de Vancouver qui l’accuse de placer les crimes commis contre des prostituées en bas de sa liste de priorités. Les services de police de Vancouver sont également limités dans leur action par leurs propres réticences à adopter de nouvelles méthodes d’enquête comme le profilage psychologique des criminels et le géoprofilage.

Plusieurs femmes disparues sont autochtones. Alors que l’affaire Pickton évolue — avec ses nombreuses victimes autochtones —, elle attire l’attention du public sur la question plus large des femmes autochtones assassinées et disparues au Canada. Cette situation donne lieu à une enquête gouvernementale nationale qui débute en 2016.

Occasions manquées

Le 22 mars 1997, une femme emmenée par Robert Pickton à la ferme riposte lorsqu’il tente de la menotter. Elle saisit un couteau de cuisine et, dans la lutte qui s’ensuit, les deux adversaires subissent de graves blessures à l’arme blanche. La femme se précipite sur la route et réussit à faire signe à une voiture dont les occupants appellent une ambulance qui la transporte au Royal Columbian Hospital de New Westminster. Pendant qu’elle subit une intervention chirurgicale d’urgence, l’agresseur est lui‑même traité pour ses blessures dans le même hôpital et un préposé aux soins trouve dans sa poche une clé correspondant aux menottes aux poignets de la femme. Il est alors arrêté et inculpé de tentative de meurtre, d’agression armée et de séquestration. Toutefois, ces accusations sont suspendues pour être finalement abandonnées, la femme – dont le nom est placé par les tribunaux sous la protection d’une interdiction de publication – n’étant pas, en tant que toxicomane, considérée comme habilitée à témoigner. Le tueur en série affirme, lui, qu’il a été agressé par un autostoppeur.

Au printemps 1999, un informateur déclare à la police de Vancouver qu’une mère célibataire toxicomane du nom de Lynn Ellingsen a vu le corps d’une femme suspendue dans l’abattoir des Pickton. Interrogée par la police, cette dernière commence par nier. Ultérieurement, elle admettra qu’elle avait effectivement vu ce corps le 20 mars, mais qu’ayant peur de Robert Pickton dont elle dépendait pour obtenir de l’argent et des drogues, elle n’avait pas fait de déclaration à la police.

Début 1999, Bill Hiscox, qui travaille pour les frères Pickton, informe la GRC que Lisa Yelds, une amie proche de Robert, lui a raconté qu’elle avait vu des vêtements de femme, des sacs à main et des papiers d’identité à la ferme porcine; il se dit convaincu que ces objets appartiennent aux femmes disparues. La police interroge Lisa Yelds qui se montre toutefois peu coopérative. C’est la deuxième fois que Bill Hiscox communique avec la police pour faire part de ses soupçons. Cependant, les policiers ne sont pas en mesure d’obtenir un mandat de perquisition sur la base de « preuves par ouï‑dire », c’est‑à‑dire de renseignements verbaux fournis par une personne qui n’est pas un témoin direct. Ils ont besoin, pour ce faire, d’un témoin oculaire direct d’activités criminelles ou de l’existence d’une preuve matérielle. En 2001, la police de Vancouver et la GRC mettent en place le Project Evenhanded, un groupe d’intervention mixte pour enquêter sur les disparitions de femmes.

Arrestation

Début février 2002, Scott Chubb, autrefois employé par la famille Pickton comme chauffeur de camion, informe la GRC de Port Coquitlam qu’il a personnellement vu des armes illégales détenues par Robert Pickton dans sa caravane, répondant ainsi à l’exigence officielle pour la production d’un mandat de perquisition. Le 5 février, des agents du groupe d’intervention attaquent la ferme porcine. Outre de nombreuses armes illégales et non enregistrées, ils trouvent, sur place, plusieurs éléments montrant l’existence d’un lien entre certaines des femmes disparues et la propriété des Pickton.

Robert Pickton est arrêté pour des accusations en matière d’armes, puis libéré sous caution. Il est toutefois maintenu sous surveillance et n’est pas autorisé à retourner à la ferme porcine pendant que la police conduit des recherches approfondies dans le cadre d’un deuxième mandat de perquisition. Des menottes, des vêtements et des chaussures de femmes, des bijoux et un inhalateur pour l’asthme prescrit à Sereena Abotsway, une des femmes disparues, font partie des preuves découvertes par les policiers. Des tests ADN effectués sur du sang trouvé dans une autocaravane installée sur le terrain des Pickton montrent qu’il s’agit de celui de Mona Wilson. Le 22 février, il est arrêté et accusé de deux chefs d’accusation de meurtre. Finalement, ce seront 26 chefs d’accusation de ce type qui seront portés contre lui.

Pendant qu’il est détenu en prison à Surrey, en Colombie‑Britannique, il partage sa cellule avec un agent de la GRC banalisé dont il pense qu’il est un autre détenu. Au cours de la conversation, l’agent apprend de la bouche de Robert Pickton que ce dernier ayant déjà assassiné 49 femmes, il souhaitait atteindre le chiffre de 50.

Pendant ce temps, la ferme porcine devient la plus grande scène de crime de toute l’histoire criminelle canadienne. Les enquêteurs prélèvent 200 000 échantillons d’ADN et saisissent 600 000 éléments de preuve. Les archéologues et les experts médicolégaux ont recours à des équipements lourds pour passer au crible près de trois millions de mètres cubes de terre à la recherche de restes humains. Le coût de l’enquête est estimé à près de 70 millions de dollars.

Barreaux de prison
Vue \u00e0 travers l'étage supérieur d'un bloc cellulaire.

Procès et emprisonnement

L’audience préliminaire de l’affaire Pickton – un processus judiciaire pour décider si les preuves sont suffisantes pour engager un procès – s’étend de janvier à juillet 2003. En raison de l’ampleur et de la complexité sans précédent des questions juridiques dont le tribunal doit débattre, le procès de l’accusé pour les six premières accusations ne commencera pas avant le 22 janvier 2007 à New Westminster. Le 9 décembre, Robert Pickton est reconnu coupable par un jury de six chefs d’accusation de meurtre au deuxième degré et condamné à la réclusion à perpétuité dans un pénitencier fédéral, sans possibilité de libération conditionnelle pendant 25 ans. Ces condamnations seront confirmées par la Cour suprême du Canada en 2010.

En dépit du fait que l’accusé affirme avoir assassiné 49 femmes, il n’est mis en accusation « que » pour 27 meurtres, 26 portant sur des femmes ayant pu être identifiées grâce aux preuves trouvées à la ferme porcine et un sur une femme dont les restes n’ont pas pu être retrouvés à laquelle on a attribué le nom de « Jane Doe ». L’accusation de meurtre sur la personne de Jane Doe est finalement annulée en Cour en raison du manque de renseignements quant à son identité et à l’heure de son décès.

Après que Robert Pickton a été reconnu coupable de six chefs d’accusation lors du premier procès, les procureurs de la Couronne de Colombie‑Britannique laissent ouverte la possibilité de le juger ultérieurement pour les 20 autres chefs d’accusation. Toutefois, le 4 août 2010, ils annoncent qu’il n’y aura pas de procès pour ces 20 accusations supplémentaires, expliquant qu’un deuxième procès, même s’il devait déboucher sur des condamnations supplémentaires, ne modifierait en rien la peine du tueur en série qui a déjà été condamné au maximum prévu par la loi. Cette décision soulève la colère de certaines des familles de ces 20 victimes, tandis que d’autres se montrent satisfaites, déclarant éviter ainsi d’avoir à subir un autre procès long et difficile.

En 2016, Outskirts Press, un éditeur de Denver au Colorado, publie et met en vente sur Amazon.com un livre autobiographique, intitulé Pickton : In His Own Words, prétendument écrit par Robert Pickton et sorti clandestinement de prison; toutefois, l’ouvrage est retiré de la vente en raison de l’indignation du public.

Enquête

En 2010, une enquête gouvernementale provinciale est établie pour se pencher sur l’affaire Pickton et sur la façon dont elle a été gérée par les autorités. En décembre 2012, la Commission d’enquête sur les femmes disparues dépose son rapport final intitulé « Forsaken ». L’enquête déclare que les « carences flagrantes » de la police — y compris le mauvais travail d’enquête criminelle aggravé par la police et le parti pris sociétal contre les prostituées et les femmes autochtones — ont mené à une « tragédie aux proportions épiques ».

L’enquête émet 63 recommandations, y compris la création d’un corps policier régional dans la région du Grand Vancouver, pour permettre une coopération au sein des forces policières plus efficace et moins fragmentée. L’enquête demande aussi le financement adéquat des refuges d’urgence pour les femmes dans le commerce du sexe et une indemnisation pour les enfants des femmes disparues.