Ségrégation raciale des Autochtones au Canada

La ségrégation raciale représente la séparation forcée de différents groupes raciaux dans un pays, une communauté ou un établissement. Au cours de l’histoire, la ségrégation raciale des Autochtones au Canada a été imposée, entre autres, par la Loi sur les Indiens, le système de réserves, les pensionnats indiens et les hôpitaux indiens. Ces politiques, qui entrent en conflit avec les systèmes sociaux, économiques, culturels et politiques des peuples autochtones, contribuent aussi à la colonisation européenne partout au pays. La ségrégation des peuples autochtones au Canada doit être analysée dans un contexte historique de contacts entre les peuples, de principes de découverte et de conquête, ainsi que de colonisation continuelle.



Colonisation européenne et « problème indien »

Au cours de l’histoire, les peuples autochtones sont considérés comme une menace à la colonisation et à l’expansion du territoire européen. Par exemple, pendant la mise en place des traités numérotés (1871-1921), le gouvernement fédéral signe des ententes avec différentes Premières nations afin d’étendre son développement industriel et le peuplement par les Blancs. Bien que de nombreux signataires soient réticents à ratifier les traités, ils acceptent de le faire en raison, notamment, d’un manque de nourriture (le nombre de bisons sur les plaines connaît une diminution) et d’une importante propagation de maladies infectieuses.

La colonisation entraîne l’arrivée de la notion populaire de « problème indien », selon laquelle les peuples autochtones doivent être assimilés à la culture eurocanadienne puisqu’ils sont considérés comme « non civilisés » et « immoraux ». Le terme est d’abord utilisé par Duncan Campbell Scott des Affaires indiennes, qui déclare en 1918 :

Je veux nous libérer du problème indien. En fait, je ne crois pas que le pays doive protéger une classe sociale qui peut agir de manière distincte [...] Notre objectif est de poursuivre nos efforts jusqu’à ce qu’il ne reste plus aucun Indien au Canada qui n’ait été absorbé par le système politique et qu’il n’y ait plus de question indienne ni de ministère indien.

Des stratégies sont alors adoptées à l’échelle nationale pour remédier au « problème indien », et le gouvernement ainsi que les missionnaires ont recours à des systèmes d’assimilation, comme les pensionnats indiens et la Loi sur les Indiens, des mesures qui bénéficient de l’appui de la population.

Loi sur les Indiens

La Loi sur les Indiens de 1876 est conçue pour contrôler et assimiler les peuples des Premières nations, mais ne s’applique pas aux Inuits ni aux Métis. Elle entrave les systèmes de gouvernance autochtones, limite l’accès à l’aide juridique et interdit la création d’organisations politiques ainsi que les rites culturels comme les potlatchs et la danse du soleil. La Loi donne également aux membres des Premières nations le statut d’Indien inscrit et les place sous la tutelle de l’État. Jusqu’en 1951, les Indiens inscrits ne sont pas considérés comme des citoyens. Ce n’est qu’en 1960 qu’ils obtiennent le droit de vote aux élections fédérales. (Voir aussi Droit de vote des peuples autochtones et Les femmes autochtones et le droit de vote.) 

Il est possible pour les Indiens inscrits de s’émanciper, c’est-à-dire de perdre leurs droits liés à leur statut et d’obtenir le droit de vote. Ils peuvent le faire de leur plein gré ou en se joignant aux forces armées. La Loi sur les Indiens prévoit également que les femmes autochtones perdent leur statut si elles épousent un Indien non inscrit, qu’elles le veuillent ou non.

L’émancipation ne garantit pas toujours l’équité pour les Autochtones. Par exemple, Tommy Prince, héros de guerre et soldat canadien parmi les plus décorés, rentre au pays et devient victime de racisme systémique. Malgré son service pour le Canada, il n’a pas le droit de vote et ne reçoit pas le même traitement que les autres anciens combattants. (Voir aussi Les peuples autochtones et les guerres mondiales.)

En 1951, la Loi sur les Indiens est grandement modifiée et considère désormais les Autochtones comme des citoyens. La nouvelle version prévoit également de lever l’interdiction sur les potlatchs et d’autoriser les Autochtones à entrer dans les établissements et les salles de billard et à y être servis (sauf en ce qui a trait à l’alcool). La Loi subit une fois de plus des modifications en 1985. L’un des changements les plus importants de cette version est le regain du statut d’Indien inscrit pour les femmes l’ayant perdu en raison de leur mariage.

Bien que la Loi sur les Indiens ait été modifiée au cours de l’histoire, elle est encore considérée comme problématique. Les Indiens inscrits sont encore régis par des règles différentes des autres personnes résidant au Canada. Vue sous cet angle, la Loi sur les Indiens peut donc être interprétée comme une politique officielle de ségrégation raciale.

Réserves et système de laissez-passer

Le système de réserves est régi par la Loi sur les Indiens et porte sur les Premières nations. En général, les Inuits et les Métis ne vivent pas dans des réserves, mais plusieurs d’entre eux habitent dans des communautés qui sont régies par des revendications territoriales ou des accords d’autonomie gouvernementale.

Après la signature des traités numérotés, de 1871 à 1921, les peuples autochtones sont regroupés sur de petits territoires qui leur ont été « réservés ». Dans de nombreux cas, ces terres sont considérées comme peu désirables et représentent un gros défi en matière d’agriculture et de moyens de subsistance traditionnels, comme la chasse, le trappage et la pêche.

Laissez-passer de réserve
Bout de laissez-passer délivré par l’agence Duck Lake à John Constant, qui voyageait pour rendre visite à ses enfants à l’école industrielle, 1889.

Le système de laissez-passer représente un autre défi dans les réserves. De 1885 au début des années 1900, le gouvernement fédéral met en place un système qui oblige les Autochtones à présenter un document de voyage approuvé par un agent des Indiens afin de pouvoir quitter leur réserve et y retourner. Le système de laissez-passer vise alors à contrôler et à restreindre les déplacements des peuples autochtones à l’extérieur des réserves. Conjugué à des politiques comme la Loi sur les Indiens, il s’intègre à une stratégie globale d’assimilation qui provoque des effets durables sur plusieurs générations.

Les réserves sont encore aujourd’hui encadrées par la Loi sur les Indiens. Le gouvernement fédéral est responsable de financer l’éducation, les services sociaux et les soins de santé qui y sont offerts. Pour la plupart des autres Canadiens, y compris les Métis, ces services sont assurés par les gouvernements provinciaux et territoriaux. (Le gouvernement fédéral gère les programmes de santé des Inuits.) Dans certains cas, certaines Premières nations ont acquis l’autonomie gouvernementale et sont responsables de leurs propres services.

Dépossession des terres métisses et inuites

Bien qu’ils ne soient jamais regroupés dans des réserves, les Inuits et les Métis sont eux aussi dépossédés de leurs terres. L’arrivée de missionnaires et d’un mode de vie européen dans le nord mène les Inuits à perdre une partie de leurs territoires, de leur économie et de leur culture. Beaucoup d’entre eux sont grandement touchés par la délocalisation dans l’Extrême-Arctique en 1953 et en 1955, qui les oblige à quitter leurs terres ancestrales pour occuper d’autres régions de l’Arctique. Les Inuits délocalisés, à qui l’on a promis une faune abondante, ne tardent pas à constater qu’ils ont été floués. Pour leur génération et les suivantes, les difficultés seront nombreuses.

Pour les Métis, la dépossession territoriale mène à la création de communautés marginales en Colombie-Britannique et dans les Prairies, comme Rooster Town. Avec la montée de l’urbanisation, ils sont donc forcés de se déplacer. Ces délocalisations nuisent à leur indépendance et altèrent leurs réseaux de soutien social qui unissent voisins et familles. (Voir aussi Établissements métis.)

Pensionnats indiens

Élèves du pensionnat indien de Metlakatla
Élèves autochtones fréquentant le pensionnat indien de Metlakatla.

À partir des années 1600, plusieurs églises canadiennes ouvrent des écoles pour assimiler les enfants autochtones. Un système est officiellement mis sur pied par le gouvernement fédéral en 1883. Les enfants fréquentant ces écoles sont alors enlevés de force à leur famille et leur communauté, et les filles et les garçons sont séparés. Les élèves subissent de la maltraitance sous plusieurs formes, souffrent de malnutrition et sont exposés à des maladies en raison de leur mauvaise alimentation et de la surpopulation. Le dernier établissement financé par le gouvernement, le pensionnat de Gordon, en Saskatchewan, ferme ses portes en 1996.

Aujourd’hui, l’éducation des communautés des Premières nations est gérée au niveau fédéral tandis que l’éducation des autres enfants est financée par des programmes provinciaux. Le financement des écoles dans les réserves est presque toujours insuffisant. Les jeunes des communautés du nord doivent également choisir entre quitter la maison pour poursuivre leurs études dans des villes éloignées ou abandonner l’école à un jeune âge. (Voir aussi Éducation des Autochtones au Canada.)

Ségrégation dans le système de santé

La colonisation amène l’élimination des systèmes de guérison autochtones. Des modifications apportées à la Loi sur les Indiens à la fin du 19e et au début du 20e siècle criminalisent et interdisent ces pratiques de guérison. Cette nouvelle version, conjuguée à de mauvaises conditions de vie, à de la pauvreté, à des pertes territoriales et à un accès décroissant aux aliments, a des effets désastreux et durables sur la santé des peuples autochtones.

Hôpital indien Dynevor, au Manitoba
Construit dans les années 1870, le bâtiment accueille originalement dans son bloc central le presbytère de la paroisse St Peter, près de Selkirk, au Manitoba. Transformé en infirmerie dans les années 1890, l’établissement est ensuite vendu au ministère des Affaires indiennes en 1939, rouvert sous le nom de l’hôpital indien Dynevor et géré par le conseil d’administration du sanatorium du Manitoba.

Au cours du 20e siècle, le gouvernement ouvre des hôpitaux indiens pour offrir des soins aux Premières nations et aux Inuits : un sentiment de peur est répandu chez les colons blancs, qui craignent que les Autochtones propagent certaines maladies, comme la tuberculose. Les hôpitaux indiens n’offrent pas de remèdes autochtones et n’adoptent pas une approche holistique de la maladie. Ils visent plutôt à assimiler davantage les peuples des Premières nations et des Inuits. L’histoire des hôpitaux indiens témoigne d’un système de soin profondément ancré dans la ségrégation raciale.

Aujourd’hui, les soins de santé destinés aux Premières nations vivant dans des réserves (et aux Inuits) sont encore financés par le gouvernement fédéral, tandis que les autres profitent de programmes provinciaux. Les soins reçus par les peuples autochtones ne sont pas de la même qualité qu’ailleurs au Canada. L’histoire de Jordan River Anderson, un jeune garçon cri de Norway House, au Manitoba, est un exemple marquant de cette inégalité. L’enfant est décédé à l’âge de cinq ans après avoir attendu des soins à domicile qui, bien qu’ils aient été approuvés trois ans plus tôt, ne sont jamais arrivés en raison de disputes financières entre les gouvernements fédéral et provincial. Depuis l’événement, le principe de Jordan, qui place les enfants en priorité, est adopté pour éviter qu’une telle situation ne se produise à nouveau.

Importance

La ségrégation des peuples autochtones fait partie intégrante du développement du Canada. Ainsi, les Autochtones continuent de subir des injustices sociales partout au pays. Les rapports définitifs de la Commission de vérité et de réconciliation et de l’Enquête nationale sur les femmes autochtones disparues et assassinées traitent de l’histoire de la ségrégation et des efforts continus de réconciliation.


Guide pédagogique perspectives autochtones

Collection des peuples autochtones