Les Seven Days du peuple

Le dimanche 4 octobre 1964, à 22 h, CBC, la chaîne anglaise de Radio-Canada, lance son émission d'affaires publiques au contenu innovateur, This Hour Has Seven Days.



Le dimanche 4 octobre 1964, à 22 h, CBC, la chaîne anglaise de Radio-Canada, lance son émission d'affaires publiques au contenu innovateur, This Hour Has Seven Days. À la fin de l'année, deux millions de téléspectateurs étaient conquis. Au bout de cinquante émissions, quand CBC supprime Seven Days, l'auditoire est de 3,3 millions, un record pour une émission de télévision canadienne, si l'on excepte Hockey Night in Canada. Seven Days est un véritable phénomène.

"This Hour Has 7 Days” avec les animateurs Laurier LaPierre, Carole Simpson et Patrick Watson (avec la permission de La Société Radio-Canada).

Pendant la première émission, les producteurs délégués Patrick Watson et Douglas Leiterman font défiler gens et événements à un rythme soutenu. En soixante minutes, ils casent une enquête sur un scandale à Ottawa, l'écrasement d'un avion au Québec, les droits de la personne aux États-Unis, un ridicule lord juriste britannique, les Beatles, Harpo Marx, la troupe de comédie Second City de Chicago et William Shakespeare. Et pour finir, la mère de l'assassin du président Kennedy, Lee Harvey Oswald, vient proclamer l'innocence de son fils.

À première vue, il n'y a là rien de si surprenant. Un critique compare Seven Days au Ed Sullivan Show, la meilleure émission de variétés de l'heure - un simple feu roulant de sujets divertissants qui se succèdent à un rythme effréné.

Or, si on y regarde de plus près, Seven Days est subversif. Au milieu de la première émission, Watson et Leiterman promettent « un contenu d'affaires publiques rigoureux » qui fera la chasse « à la malhonnêteté et à l'hypocrisie, attirera l'attention du public sur les injustices et encouragera la recherche de solutions visant à y remédier ». Ils prévoient des rencontres musclées avec des « invités importants qui font l'actualité et qui sont prêts à être cuisinés ».

D'après Eric Koch, historien de l'émission, ce programme se présente comme une des rares institutions publiques qui se rangent du côté du public et laisse entendre de façon subliminale qu'il n'y a aucune raison de continuer à considérer les gardiens de l'autorité avec respect. Toujours selon lui, Seven Days est l'émission du peuple. Elle serait dynamique, révélatrice, prétentieuse, intrépide, accusatrice, émotive, intrigante.

Elle se déroule sur un ton de scepticisme et d'impertinence, et adopte le style musclé popularisé aux États-Unis par Mike Wallace dont les techniques d'entrevue controversées offrent des confrontations directes, appuyées de gros plans sans pitié sur fond de décors utilitaires et de fumée de cigarette. C'est de la télévision d'affaires publiques « virile », qui fait preuve de courage en longeant sans cesse le bord du précipice, avant les présentateurs lissés et policés d'aujourd'hui.

Seven Days ne plaît pas longtemps à Radio-Canada. L'émission vise toutes les couches sociales et elle atteint sa cible, ce qui est bon pour un réseau souvent accusé d'élitisme. Elle reflète aussi de façon palpable les préoccupations d'ici et est donc plus que capable de résister à l'américanisation croissante de la télévision canadienne.

Cependant, la direction de CBC à Ottawa défend un point de vue inébranlable concernant les dossiers chauds d'affaires publiques : le réseau n'a pas à avoir d'« opinions ». Or, Seven Days a imprudemment rompu cette règle de neutralité. En effet, dès la deuxième émission, l'animateur Laurier LaPierre (préféré à un autre candidat, Pierre Trudeau) se demande si la reine Élizabeth devait absolument être invitée à visiter le Québec. Pouvait-elle, de façon réaliste, être considérée comme un symbole de l'unité canadienne?

Les démêlés entre la direction de CBC à Ottawa et l'équipe de Seven Days deviennent un spectacle hebdomadaire au fur et à mesure que l'émission place des politiciens sur la sellette, cuisinant Washington sur le Vietnam, se moquant de la reine ou du pape, ou versant une larme sur le cas de Steven Truscott, reconnu coupable du meurtre d'une adolescente sur de minces preuves.

Alors que l'émission prend sa vitesse de croisière à sa deuxième saison, le directeur général du réseau anglais souhaite ardemment l'annulation de Seven Days. CBC peut-elle se permettre, se demande-t-il, de laisser continuer cette émission arrogante misant sur une liberté journalistique absolue (qui frise la presse d'égout?) et sur la recherche du sensationnalisme, mais pourtant, il faut l'admettre, très prisée du public?

Néanmoins, l'émission se poursuit tant bien que mal, mais les différends entre la vieille garde et les jeunes loups sont insolubles. « C'est sûr que nous aurions pu être plus judicieux et moins provocateurs tout en arrivant à nos fins », admettra beaucoup plus tard Watson, coprésentateur avec LaPierre au cours de la seconde année, mais « ça ne nous est jamais venu à l'idée ».

Au printemps de 1966, Watson et LaPierre sont avisés que leurs contrats ne seront pas renouvelés. L'émission leur survit un moment, puis cesse.

La première mise en ondes de Seven Days, il y a quarante ans, était visionnaire. Elle anticipait sur la fin des années 1960, pendant lesquelles toutes les valeurs et croyances de la société occidentale seront scrutées à la loupe. Elle était le précurseur des émissions de télévision qui seront bientôt présentées : un feu roulant de sujets qui requièrent de courtes périodes d'attention, un mélange de divertissement populaire et de journalisme et une conviction que rien, absolument rien, n'est sacré.