​La jeune République américaine et les rébellions canadiennes de 1837 et 1838

En décembre 1837 et en janvier 1838, dans la foulée de lourdes défaites face aux forces britanniques et loyalistes, les rebelles du Bas‑Canada et du Haut‑Canada se réfugient aux États‑Unis pour y rechercher une assistance militaire et financière. La plupart des Américains savent qu’un conflit armé s’est déroulé dans les deux Canada et, au départ, ils sont nombreux à soutenir les rebelles; toutefois, la présence de ces derniers sur le sol américain, dans un contexte de tension croissante avec la Grande‑Bretagne et en plein cœur de l’affaire dite « du Caroline », les amène à remettre en question leur participation dans ce conflit. Les rebelles font irruption sur la scène américaine à un moment de l’histoire des États‑Unis où les controverses et les fractures se multiplient, obligeant de nombreux Américains à prendre en considération les ramifications sociales, politiques, diplomatiques et économiques de ces rebellions sur la jeune République américaine. Bien que les rebelles reçoivent un soutien dans la région frontalière, la plupart des Américains pensent que les États‑Unis doivent rester neutres.

Recrutement pour l
Brutaliser des recrues pour qu'elles se joignent à l'armée rebelle au Canada. Gravure: Kohler, W., Artiste: H., H., Londres (Angleterre), 22 janvier 1838.
Ludger Duvernay
Réminiscences de l'histoire du Canada. Ludger Duvernay, fondateur de la Société Saint-Jean Baptiste. Crédit: Bibliothèque et Archives Canada.
William Lyon Mackenzie
Grand provocateur et éditeur d'un journal, William Lyon Mackenzie, \r\nd'origine écossaise, déclenche la Rébellion de 1837, mais son comportement \r\nfantasque le mènera à l'échec.
Nelson, Wolfred
Wolfred Nelson, un des chefs du mouvement Patriote, dessin de Jean-Joseph Girouard (avec la permission des Bibliothèque et Archives Canada/C-18408).

Fuite aux États‑Unis

En décembre 1837 et en janvier 1838, dans la foulée de lourdes défaites face aux forces britanniques et loyalistes, les rebelles du Bas‑Canada et du Haut‑Canada et leurs chefs, comme William Lyon Mackenzie, Ludger Duvernay et Robert Nelson, cherchent refuge dans les États frontaliers américains. Arrivés dans des États comme l’État de New York et le Vermont, les chefs rebelles s’évertuent à obtenir de l’aide des Américains et travaillent sans relâche à promouvoir leur cause. Ils publient des journaux, comme le Patriote canadien de Ludger Duvernay et la Gazette de William McKenzie, adressent des lettres aux politiciens et aux commerçants locaux et se rendent à Boston, à New York, à Philadelphie et à Washington, pour tenter d’obtenir une assistance financière et militaire du peuple et du gouvernement américains.

Les rébellions canadiennes coïncident avec une période capitale de l’histoire des États‑Unis. En effet, le pays se trouve en pleine révolution de la démocratie jacksonienne, la panique de 1837 et les transformations économiques plus larges que certains historiens ont appelées la « révolution du marché » sont à l’origine d’une anxiété économique aiguë, le Texas a fait sécession du Mexique et son intégration potentielle aux États‑Unis a divisé la nation, enfin, les batailles entre esclavagistes et abolitionnistes font rage. Dans ce contexte décisif pour l’avenir des États‑Unis, satisfaire ou non les demandes des chefs rebelles canadiens pourrait avoir des conséquences très importantes. Un soutien apporté aux rebelles pourrait, par exemple, avoir des incidences notables sur les relations entre les États‑Unis et la Grande‑Bretagne, sur l’économie américaine ou sur les conflits interaméricains au sujet de l’esclavage.

Soutien initial

Dans un premier temps, les Américains apportent un large soutien aux rebelles, en particulier le long de la frontière. Les journaux des régions frontalières publient des éditoriaux prenant fait et cause pour les rebelles, la population locale organise des réunions publiques en faveur des patriotes et des milliers de personnes de ces régions se joignent à des sociétés secrètes, que l’on appelle les loges des chasseurs, dont l’objectif affiché est de libérer le Canada du joug de l’impérialisme britannique et d’aider les rebelles dans leur propre « révolution canadienne ». Pour de nombreux Américains, les rébellions canadiennes sont l’occasion de parachever la Révolution américaine et de débarrasser, une fois pour toutes, l’Amérique du Nord de la présence britannique. Les habitants des régions frontalières cultivent encore une forte animosité à l’égard des Britanniques, les effets de la guerre de 1812 étant encore frais dans leur esprit. Des journaux comme le Vermont Mercury décrivent, par exemple, le gouverneur général et les élites conservatrices qui gouvernent avec lui au nord de la frontière comme les « bras armés enragés et sans scrupules » de la tyrannie britannique.

Le soutien aux rebelles s’étend au‑delà de la région frontalière. Dans de grandes villes américaines comme Boston, Philadelphie et New York, plusieurs rédacteurs en chef prennent au départ position en faveur des rebelles. William M. Swain et Jesper Harding, tous deux rédacteurs en chef de journaux de Philadelphie, présentent, par exemple, à leurs lecteurs la cause des rebelles comme une cause juste. Dans leur esprit, les révolutionnaires canadiens qui combattent à leur tour la tyrannie britannique sont assimilés aux héros de 1776 (voir Révolution américaine).

Des réunions publiques en faveur des rebelles se tiennent dans plusieurs métropoles américaines comme Philadelphie, New York et Baltimore et même, dans le Sud, dans des localités comme La Nouvelle‑Orléans. On organise, par exemple, une réunion début janvier 1838 à la bourse de commerce de La Nouvelle‑Orléans sous la présidence de E.H. Durrell qui donne l’occasion à tous les participants d’exprimer un fort soutien à la population canadienne. Un homme en particulier, se faisant appeler monsieur William, prononce un discours antibritannique virulent. Il suggère que non seulement les États‑Unis devraient aider les rebelles, mais affirme également, sous les applaudissements nourris de l’assistance, que si les rébellions canadiennes réussissent, les deux Canada devraient être intégrés à la confédération américaine.

Tournant de l’affaire du Caroline

Jusqu’en janvier 1838, les Américains soutiennent en général les rebelles : les rédacteurs en chef des journaux mettent en exergue leur combat contre la tyrannie britannique, et les habitants des régions frontalières leur offrent une assistance financière et militaire. À Cambridge dans le Vermont, le juge Gates fournit, par exemple, des armes aux rebelles tandis qu’à Burlington, toujours dans le Vermont, Alex Catlin, le fils d’un général, offre aux patriotes de l’argent, des armes et la possibilité d’accéder à ses installations de stockage. Les historiens John Duffy et Nicholas Muller notent que les généraux Winfield Scott et John E. Laine, qui ont tous deux combattu lors de la guerre de 1812, se portent volontaires pour « commander les Canadiens » et « entraîner avec eux » un grand nombre de soldats et d’officiers pour contrer ce qu’ils appellent « l’invasion du Canada ».

Destruction du navire américain, le Caroline
Incendie du bateau \u00e0 vapeur le Caroline, aux chutes de Niagara, Haut-Canada, dans la nuit du 29 décembre 1837

Cependant, en janvier 1838, alors que la nouvelle d’une attaque des forces britanniques et loyalistes sur le territoire des États‑Unis se répand depuis les zones frontalières, les Américains découvrent directement le prix de leur soutien et les choses changent alors du tout au tout. Le 29 décembre 1837, un groupe de miliciens loyalistes et britanniques, sous le commandement d’Allan MacNab et du capitaine de la marine britannique Andrew Drew, franchit la rivière Niagara, pénètre en territoire américain, capture un navire américain, le Caroline, dont on dit qu’il s’était livré à la contrebande d’armes et de munitions à destination des rebelles retranchés sur l’île Navy, y met le feu et le coule au large des chutes du Niagara. Pour beaucoup, la guerre avec la Grande‑Bretagne semble imminente.

Le 5 janvier 1838, à la suite de l’affaire du Caroline, le président MartinVan Buren s’adresse à l’ensemble du pays en plaidant pour la neutralité et en demandant aux Américains, en particulier dans les régions frontalières, de ne pas s’immiscer dans le conflit. À ce moment-là, la Grande‑Bretagne et les États‑Unis sont en paix et les Américains ne sont pas autorisés à participer à la rébellion ou à envoyer des armes et de l’argent aux rebelles. Le président Van Buren envoie même une force, commandée par le brigadier‑général Winfield Scott, à la frontière canadienne pour veiller à ce que ses instructions soient respectées. Il demande également aux procureurs locaux du Vermont et de l’État de New York de rester vigilants et d’arrêter tout Américain qui serait pris en train d’aider les rebelles.

Les nombreux facteurs pour la neutralité

Pour de nombreux Américains, l’affaire du Caroline représente un tournant qui les amène à reconsidérer leur soutien aux rébellions canadiennes. En effet, elle matérialise, non loin de chez eux, la menace de ce que pourrait être une guerre avec les Britanniques. Bien que des rebelles continuent de recevoir un certain soutien le long de la frontière – de nombreux Américains vont d’ailleurs ultérieurement participer à la Bataille de Windmill en novembre 1838 et à la bataille de Windsor en décembre de cette même année, deux affrontements qui se concluront par la défaite des rebelles et qui mettront fin aux rebellions canadiennes de 1838 –, la plupart des Américains se rangent derrière leur président, estimant que la neutralité constitue le meilleur choix possible. Les rebelles font irruption sur la scène américaine à un moment de l’histoire des États‑Unis où les controverses et les fractures se multiplient, obligeant de nombreux Américains à prendre en considération les répercussions, politiques, diplomatiques et économiques de ces rebellions sur la jeune République américaine. C’est pourquoi, privilégiant la prudence, ils se prononcent majoritairement pour la neutralité.

Pour certains Américains, c’est la peur de la guerre qui constitue le facteur le plus évident les incitant à se ranger du côté de la neutralité. Pour William Swain, qui officie comme rédacteur en chef dans un journal, les États‑Unis sont tout simplement trop mal équipés pour partir en guerre contre la Grande‑Bretagne. En cas de guerre, ils n’auraient aucune chance. Pour d’autres, ce sont les répercussions financières d’une entrée en guerre qui semblent beaucoup trop importantes. En particulier, après la panique de 1837, une crise financière ayant entraîné une grave anxiété et de nombreuses difficultés économiques, les États‑Unis ne peuvent pas se permettre de perdre leur principal partenaire commercial, investisseur et allié économique. Durant le demi-siècle qui s’est écoulé après la Révolution américaine, les États‑Unis se sont retrouvés dépendants des échanges et des capitaux britanniques, au point que certains historiens estiment que c’est l’argent de la Grande‑Bretagne qui a permis l’expansionnisme américain. Dans ce contexte, plusieurs journaux des grands centres économiques du pays, notamment New York et Philadelphie, craignent qu’en cas d’entrée en guerre contre la Grande‑Bretagne, les États‑Unis ne perdent un partenaire commercial vital et que l’activité économique du pays ne s’en trouve durement touchée.

Les tensions entre les États esclavagistes du Sud et les États abolitionnistes du Nord représentent également un facteur décisif. L’esclavage constitue, en effet, l’un des sujets à propos duquel les deux moitiés des États‑Unis se sont le plus durement affrontées durant la période ayant précédé la guerre de Sécession, c’est‑à‑dire approximativement depuis la Révolution américaine. À la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, certains des membres les plus éminents de la société américaine, notamment Benjamin Franklin et Benjamin Rush, lancent des appels en faveur de l’abolition de l’esclavage. Dans le sillage du Vermont, en 1777, les États du Nord abolissent l’esclavage. En 1837, 13 États sont considérés comme des « États libres » et 13 ont maintenu l’esclavage. Une lutte entre abolitionnistes et esclavagistes va s’ensuivre, les deux bords s’efforçant d’influencer le programme social, politique et économique de la nation.

Dans ce cadre, la création de la République du Texas joue un rôle important. En 1835‑1836, les Américains vivant au Texas, qui fait alors partie du Mexique, se révoltent contre le gouvernement mexicain. Dans la foulée, les États esclavagistes du Sud espèrent que le Texas, un État esclavagiste, sera annexé aux États‑Unis, ce qui accroîtrait encore leur influence. Les États du Nord s’opposent à cette annexion. Deux ans plus tard, en 1837‑1838, les deux Canada sont dans une position similaire à celle du Texas. Ils sont en pleine rébellion avec comme objectif déclaré l’indépendance, le potentiel de deux nouveaux États indépendants frontaliers avec les États‑Unis les plaçant, de fait, au cœur du débat politique américain.

Dans les États du Sud, certains esclavagistes craignent que la participation aux rébellions canadiennes ne soit qu’une tentative du Nord pour minimiser leur influence aux États‑Unis, ce qui les amène à se prononcer, sans aucune réserve, pour une neutralité américaine. En 1833, les deux Canada sont eux‑mêmes devenus des « États libres » après l’adoption, par le parlement britannique, de la Slavery Abolition Act interdisant l’esclavage dans tout l’Empire britannique, avec quelques exceptions en dehors de l’Amérique du Nord. Certains journaux esclavagistes du Sud, par exemple le Charleston Mercury, craignent, en particulier, qu’en cas de succès des rébellions et d’accès à l’indépendance des deux Canada, les deux nouveaux états soient annexés aux États‑Unis en tant qu’États libres et non pas esclavagistes. Selon eux, cette perspective pourrait avoir de graves répercussions sur les débats concernant l’esclavage, l’équilibre du pouvoir penchant alors vers les États libres. En revanche, certains journaux du Nord estiment que les États du Sud pèsent d’un tel poids à Washington que le président Van Buren en est réduit à se plier aux demandes des esclavagistes, et que c’est ce qui l’a poussé à lancer son appel général à la neutralité des États‑Unis.

Conséquences

En janvier 1839, les rébellions sont terminées et, avec elles, l’intérêt des Américains pour les affaires canadiennes. Les rebelles n’ont pas réussi à vaincre les forces britanniques et loyalistes. Le Bas‑Canada et le Haut‑Canada ne sont pas devenus des républiques indépendantes et n’ont pas été annexés aux États‑Unis. Avec devant eux des enjeux bien plus importants, comme l’esclavage, l’annexion du Texas, l’expansion vers l’Ouest et une crise économique virulente, les Américains cessent de se préoccuper du Canada et d’évoquer les rébellions canadiennes.

Voir aussi Relations canado‑américaines et Relations économiques canado‑américaines.


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