Les raids des fenians

Entre 1866 et 1871, la Fraternité des fenians, une branche armée indépendante des anciens combattants irlandais de la guerre civile américaine, mène des raids en territoire canadien, du Nouveau-Brunswick au Manitoba. Ces opérations sont destinées à tenir certaines régions du pays en otage en contrepartie de l’indépendance de l’Irlande. Elles produisent plutôt l’effet inverse, unissant les Canadiens devant une menace extérieure, dans le contexte d’une Confédération imminente.

La plus grande invasion des fenians, la bataille de Ridgeway, a lieu le 2 juin 1866, près de la ville de Fort Erie, dans la province actuelle de l’Ontario. Environ 850 soldats canadiens affrontent alors près de 800 fenians. Cette bataille est la première de l’ère industrielle à être menée exclusivement par des soldats canadiens, sous les ordres d’officiers canadiens.

Bien que neuf Canadiens perdent la vie lors de la bataille de Ridgeway, leur sacrifice n’est reconnu officiellement que plusieurs années plus tard, lorsqu’ils deviendront les premiers militaires à être « salués ». Cette exposition portant sur les raids des fenians de manière générale rend hommage à ces hommes, mieux connus sous le nom de « Ridgeway Nine ».



Qui sont les fenians?

Les « fenians » sont membres d’un mouvement créé en 1857 afin d’obtenir l’indépendance de l’Irlande vis-à-vis de la Grande-Bretagne. Le terme « fenian » vient de Fianna , en gaélique irlandais, terme faisant référence à une importante troupe de guerriers mythologiques. Certains membres de ce mouvement fomentent le projet d’envahir le Canada par la force et de l’échanger avec les Britanniques contre l’indépendance de l’Irlande. De 1866 à 1871, les fenians lancent une série de petites incursions armées au Canada qui sont toutes repoussées par les forces gouvernementales au prix de dizaines de tués et de blessés des deux côtés.

À la fin de l’année 1865, les fenians possèdent d’ores et déjà un butin de guerre de près de 500 000 $ et rassemblent environ 10 000 anciens combattants de la guerre de Sécession. Cette même année, le mouvement se divise en deux factions, l’une pour et l’autre contre une invasion militaire de l’Amérique du Nord britannique. La première faction est dirigée par William Roberts, tandis que l’autre groupe, favorable à un soulèvement en Irlande, se retrouve sous la houlette de John O’Mahony.

Un groupe réduit de fenians canadiens est d’abord commandé par Michael Murphy de Toronto, qui soutient la faction de John O’Mahony aux États-Unis. La branche canadienne du mouvement se dissimule sous le nom d’Hibernian Benevolent Society, organisation d’autodéfense mise en place à la suite des émeutes de la Saint-Patrick de 1858.

Les raids

Bataillon des volontaires de Saint John

Les autorités britanniques et canadiennes prennent au sérieux la menace représentée par les fenians et donnent pour instruction aux espions de surveiller le mouvement. En mars 1866, il est devenu évident que les fenians se préparent à intervenir contre le Canada, et 14 000 volontaires canadiens sont rappelés en service actif. Toutefois, rien ne se passe et les volontaires sont renvoyés dans leurs foyers. Cependant, en avril, les fenians lancent une attaque contre l’île Campobello au Nouveau-Brunswick, avec pour seul résultat la destruction de quelques constructions.

Bataille de Ridgeway

Bataille de Ridgeway

Le 1er juin 1866, un groupe précurseur de 1 000 fenians lourdement armés traverse la rivière Niagara à partir de Buffalo, dans l’État de New York, pour envahir le Canada. Les rebelles suivent les ordres de John O’Neill, ancien officier de cavalerie américain ayant servi en Ohio et en Virginie-Occidentale pendant la guerre civile.

Les fenians conquièrent rapidement la ville non défendue de Fort Erie, au Canada-Ouest, et prennent le contrôle de son chemin de fer et de ses terminaux de télégraphe. Ils arrêtent les membres du conseil de ville et les fonctionnaires des douanes et des frontières sur les quais du traversier international, obligeant les employés des boulangeries et des hôtels de la ville à leur fournir le déjeuner. Après avoir coupé la transmission des lignes de télégraphe sortantes canadiennes, les rebelles s’emparent de chevaux et d’outils afin de creuser des tranchées et de bâtir des fortifications de campagne.

Entre-temps, quelque 22 000 volontaires de la milice sont mobilisés pour répondre à l’incursion des fenians, avec le renfort de plusieurs unités d’infanterie de l’armée britannique en poste au Canada.

Les Canadiens sont peu entraînés et mal préparés au combat. Les troupes disposent de munitions insuffisantes, n’ont pas de nourriture ou de cuisines de campagne, n’ont pas de cartes adéquates et n’ont ni gourdes d’eau ni outils pour l’entretien de leurs fusils; de plus, seulement la moitié des soldats se sont exercés au tir avec de vraies balles avant le combat. Ils ne sont pas à la hauteur des fenians, bien armés, bien approvisionnés et ayant acquis une expérience solide pendant la guerre civile.

Après avoir reçu l’ordre, le 2 juin 1866, de rejoindre Fort Erie, le lieutenant-colonel Alfred Booker tombe sur 600 fenians à Ridgeway où il déploie ses hommes. La bataille de Ridgeway commence bien pour les Canadiens qui, en dépit de leur inexpérience, se montrent, au feu, d’excellents combattants. Ce n’est qu’après avoir reçu l’ordre de se préparer pour une attaque de cavalerie que le vent tourne, les miliciens canadiens se plaçant alors dans une formation défensive conçue pour repousser une charge de cavalerie. Cependant, la cavalerie est purement imaginaire et les fenians sont en mesure d’exploiter la situation et de mettre en fuite les Canadiens. Le bilan de la bataille est de 9 morts et 33 blessés chez les Canadiens et de 14 morts et un nombre inconnu de blessés chez les fenians.

S’attendant à être submergés par les renforts britanniques, les fenians se replient à Fort Erie, où ils mènent une deuxième bataille contre le petit – mais déterminé – détachement de Canadiens qui défend la ville.

Les fenians frappent à nouveau quelques jours après la bataille de Ridgeway. Le 8 juin, environ 200 d’entre eux traversent la frontière près de Huntington en direction du sud de Montréal. Après avoir progressé sur plusieurs kilomètres, ils rebroussent chemin rapidement en découvrant qu’une importante troupe de Canadiens et de Britanniques converge dans leur direction. Les défenseurs réussissent à rattraper et à défaire les fenians à Pidgeon Hill, ce qui met fin à cette série d’attaques pour quelques années.

Bataille de Ridgeway

Selon Peter Vronsky, historien et auteur de l’ouvrage Ridgeway: The American Fenian Invasion and the 1866 Battle That Made Canada, cette représentation iconique de la bataille de Ridgeway est inexacte. On y voit des Canadiens vêtus de tuniques rouges britanniques; les volontaires canadiens étaient toutefois vêtus de tuniques rouges et de tuniques vertes, selon le bataillon avec lequel ils combattaient. Quant aux fenians, ils portaient des uniformes bleus de la guerre civile ou des tenues civiles, plusieurs d’entre eux portant également des écharpes vertes.

Enfin, cette bataille n’a pas été menée suivant une formation linéaire traditionnelle – les rangs de soldats se tenant côte à côte devant l’ennemi – comme celle montrée ici.

Thomas D'Arcy McGee

Thomas D’Arcy Mcgee, un des Pères de la Confédération, critique publiquement le mouvement fenian . Il préconise désormais une lutte nationaliste irlandaise suivant un modèle semblable à celui adopté au Canada, soit un gouvernement autonome au sein de l’Empire britannique. Thomas D’Arcy McGee est à cette époque considéré comme un traître par la communauté irlandaise, celle-là même qu’il a tant défendue par le passé. En 1867, il exprime son désir de quitter la politique.

Le mardi 7 avril 1868, au petit matin, Thomas D’Arcy McGee est assassiné près de sa résidence d’Ottawa. Les autorités, soupçonnant un complot orchestré par les fenians, appréhendent aussitôt un dénommé Patrick James Whelan. Celui-ci clame son innocence tout au long du procès; on ne réussira jamais à démontrer son affiliation avec les fenians. C’est quand même lui que l’on accuse du meurtre de Thomas D’Arcy McGee, et il est exécuté par pendaison le 11 février 1869 devant plus de 5 000 personnes.

La police du Dominion est mise sur pied par le gouvernement fédéral en 1868 afin de garder les édifices du Parlement à Ottawa à la suite de l’assassinat de Thomas D’Arcy McGee. Elle fournit également des gardes du corps aux chefs du gouvernement, et comporte un service d’espionnage qui infiltre la Fraternité des fenians. Elle est intégrée à la Gendarmerie royale du Canada en 1920.

Eccles Hill

Le 25 mai 1870, John O’Neill (qui est devenu un héros depuis la bataille de Ridgeway et a été nommé inspecteur général des forces fenianes) quitte le Vermont en direction du Québec accompagné de 600 fenians. À Eccles Hill, juste au nord de la frontière, ils sont attendus par un détachement du 60 e bataillon Missisquoi, par des éléments des volontaires de Dunham et par une autre unité volontaire, connue sous le nom de Home Guard, commandée par le lieutenant-colonel canadien Brown Chamberlain. Les fenians sont défaits lors d’un engagement incisif et violent faisant 5 morts et 18 blessés de leur côté. Aucune perte n’est à signaler du côté des Canadiens.

Deux jours plus tard, un autre groupe de fenians traverse la frontière pour pénétrer au Québec à Trout River, environ 15 km à l’ouest d’Eccles Hill. Le 50e bataillon canadien, l’artillerie volontaire de Montréal, et le 69e Régiment britannique maîtrisent rapidement cette tentative d’invasion et les fenians s’enfuient de l’autre côté de la frontière. Une nouvelle fois, il n’y aura pas de victimes canadiennes.

Manitoba

John O’Neill tente un autre raid à l’automne 1871. Avec l’espoir de recevoir un renfort de Louis Riel et des Métis , il traverse la frontière du Manitoba à Emerson avec une quarantaine d’hommes et s’empare d’un bureau de la douane. Au lieu d’apporter son soutien à John O’Neill, Louis Riel recrute des volontaires afin de défendre la frontière.

Les raids des fenians trouvent leur origine dans les aspirations irlandaises à l’indépendance. Bien que les fenians n’aient pas atteint leur but, leurs attaques ont révélé des failles dans le leadership, la structure et l’instruction des milices canadiennes conduisant, durant les années suivantes, à un certain nombre de réformes et d’améliorations. Mais surtout, la menace que l’armée irrégulière des fenians a fait peser sur l’Amérique du Nord britannique, conjointement avec une inquiétude croissante vis-à-vis de la puissance économique et militaire américaine, ont conduit les dirigeants britanniques et canadiens sur le chemin de la Confédération et de la formation du Dominion du Canada en 1867.

Commémoration

L’histoire de la bataille de Ridgeway est passée sous silence dans l’histoire et le patrimoine militaires canadiens; en effet, le gouvernement canadien attend près de 25 ans avant de reconnaître les sacrifices consentis par les combattants.

Le 2 juin 1890, 24 ans après la bataille de Ridgeway, la Veterans of '66 Association (l'association d'anciens combattants de 1866), protestent en déposant des fleurs au pied du monument aux volontaires canadiens à Queen’s Park, à Toronto. Il faudra dix années de protestations et de pressions avant que le gouvernement canadien sanctionne enfin une médaille décernée aux soldats ayant supprimé les raids, ainsi que la concession de terres aux anciens combattants en 1899-1900.

Cette manifestation devient un événement commémoratif annuel connu sous le nom de jour des Décorations, à l’occasion duquel on « décore » de fleurs les tombes et les monuments des soldats canadiens. Pendant les 30 années qui suivent, le jour des Décorations est une journée de commémoration militaire au Canada – c’est l’ancêtre du jour du Souvenir. Se tenant la fin de semaine se rapprochant le plus du 2 juin, il rend hommage aux soldats canadiens tombés au combat lors de la bataille de Ridgeway, de la Rébellion du Nord-Ouest (1885), de la guerre des Boers (1899-1902) et de la Première Guerre mondiale (1914-1918).

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