Le Canada et l’économie numérique

On entend par économie numérique l’ensemble de l’activité économique menée à l’aide de technologies numériques comme Internet. On l’appelle aussi l’économie sur Internet, la nouvelle économie ou l’économie du Net. Beaucoup de chercheurs voient en elle la quatrième révolution industrielle. En 2013, elle a consommé environ 10 % de l’électricité mondiale. Bon nombre des plus grandes entreprises du monde en font partie. En nombre croissant, la population canadienne compte sur elle pour gagner sa vie. En 2017, elle représentait près de 5 % de tous les emplois au pays, et contribuait à hauteur de 5,5 % au produit intérieur brut (PIB) total du Canada, soit davantage que les mines ou l’extraction du pétrole et du gaz naturel. Cependant, elle s’appuie sur une infrastructure souvent dissimulée qui fait peser de nouvelles menaces sur l’environnement. L’essor des cryptomonnaies pourrait aussi modifier considérablement les habitudes d’achat et de vente.



Contexte

Il y a eu trois révolutions industrielles dans l’histoire de l’humanité. (Voir aussi Industrialisation au Canada.) Pour bien des chercheurs, l’économie numérique serait la quatrième.

La première révolution industrielle débute en Grande-Bretagne entre 1760 et 1850. Fondée sur l’exploitation agricole à la campagne, l’économie passe graduellement à la fabrication manufacturière dans les villes. D’autres pays emboîtent bientôt le pas, la Chine et l’Inde étant parmi les derniers à s’industrialiser, vers le milieu du 20e siècle. La deuxième révolution industrielle commence aux États-Unis en 1870 : de la fabrication à la pièce, on passe à la production et à la distribution de masse.

La troisième révolution industrielle débute dans les années 1960. Avec l’essor des technologies de l’information et des communications (TIC), la société se met à l’heure du travail informatisé. Certains pensent que l’économie numérique actuelle est la suite de cette révolution. D’autres croient qu’elle mérite sa place bien à elle. (Voir aussi L’informatique et la société canadienne.)

Définition

Aussi appelée « économie sur Internet » ou « nouvelle économie », voire « économie du Net », l’économie numérique ‒ en anglais digital economy ‒ tire son nom du bestseller de Don Tapscott, The Digital Economy: Promise and Peril in the Age of Networked Intelligence (1995). À l’aube du World Wide Web, Tapscott s’essaie à prédire ce qu’apportera l’économie numérique.

Il croit que le fondement de l’économie s’éloignera des ressources classiques pour se rapprocher du savoir. Une fois le savoir numérisé et libéré des contraintes physiques, l’information se répandra librement et rapidement autour du monde (voir aussi Société d’information), créant des milieux de travail plus fluides et souples. Les intermédiaires entre les consommateurs et les produits devront s’améliorer sous peine de disparaître. La production de masse (fabrication de produits standardisés à grande échelle) fera place à la « personnalisation de masse » (fabrication de produits adaptés aux besoins de chacun). Les entreprises multinationales seront supplantées par des organisations mondiales. L’écart se creusera entre ceux qui maîtrisent les technologies et les autres et pourrait causer de graves problèmes de société.

Écrivant pour sa part en 2001, l’économiste américain Thomas Mesenbourg cerne trois grands éléments de l’économie numérique : l’infrastructure, les processus d’entreprise et les transactions commerciales. L’infrastructure se rapporte à l’argent consacré aux ordinateurs, aux câbles, aux fils et aux routeurs de connexion Internet, aux logiciels et aux applications qu’ils supportent, sans oublier les sommes versées au soutien technique et aux programmeurs. Les processus d’entreprise électronique comprennent le passage à la vente en ligne, ce qui suppose aussi de mettre à l’heure du numérique la logistique, les communications et les services de soutien. Le commerce électronique, enfin, se rapporte à la valeur des produits et des services vendus en ligne.

Évolution de l’économie numérique

Les changements prédits par Tapscott et Mesenbourg en 1995 et 2001 se sont concrétisés en grande partie. En valeur marchande, les plus grandes entreprises aujourd’hui sont les géants mondiaux de la technologie : Apple, Amazon, Alphabet (Google), Microsoft et Facebook. Apple vend du matériel informatique et des logiciels. Amazon domine le commerce électronique. Alphabet commande la sphère des communications numériques. Microsoft mène le jeu dans l’arène des logiciels. Et Facebook relie plus d’un milliard de personnes chaque jour à travers son réseau social et ses nombreuses entreprises commerciales. Les racines d’Apple et de Microsoft remontent aux années 1970 et à la première révolution des TIC. Alphabet/Google et Amazon ont débuté dans les années 1990 et Facebook, en 2004.

Environ 90 % des Canadiens utilisent Internet chaque jour. Plus de 75 % possèdent un téléphone intelligent et presque autant, un ordinateur portable. La moitié ont une tablette et à peu près le même nombre ont un ordinateur de bureau. Sur la planète, environ 4,39 milliards de personnes utilisent Internet, soit plus de la moitié de la population mondiale, comparativement à environ 2,5 millions en 1990 et 44 millions en 1995. Le nombre d’internautes augmente le plus rapidement dans les pays en développement. L’Inde, par exemple, en a ajouté 100 millions en 2018.

Comme on l’avait prédit, des milliards de dollars sont passés de l’économie traditionnelle au commerce électronique. Au Canada, on estimait la valeur totale de ce commerce à 877 millions de dollars par mois en 2016. En 2019, elle atteignait 1,5 milliard par mois. En 2018, environ 1,8 milliard de personnes dans le monde ont acheté un article en ligne, pour une valeur totale de 2,8 billions de dollars américains. Le commerce électronique accapare maintenant 14,1 % des ventes mondiales du commerce de détail. Les marchés à plus forte croissance sont l’Indonésie, l’Inde, le Mexique et la Chine. Plus il y a de connexions, plus les ventes augmentent.

Incidence de l’économie numérique

Statistique Canada constate que les progrès de la technologie et Internet ont radicalement transformé les interactions des Canadiens et de leurs entreprises, ainsi que leurs modes de production, de distribution et de consommation de biens et de services. En 2017, l’organisme estimait à 109,7 milliards de dollars la part de l’économie numérique dans le produit intérieur brut (PIB), soit 5,5 % de l’activité économique totale du Canada, une proportion plus grande que celle attribuable aux mines, à l’extraction du pétrole et du gaz naturel, ou aux transports et à l’entreposage. L’économie numérique croît aussi plus rapidement que l’économie en général. En 2017, Statistique Canada y recensait 886 114 emplois, soit 4,7 % de tous les emplois du pays.

Cette croissance tient en grande partie à une économie d’échelle (baisse des coûts par la hausse de la production) ou à une économie de gamme (hausse des revenus par la diversification des produits et des services offerts).

Depuis la première révolution industrielle, l’économie d’échelle est le plus sûr moyen de réussir. Pour l’entreprise qui produit et vend des cuisinières, la fabrication d’une seule coûte cher. Mais avec une chaîne perfectionnée de production de masse, le coût total diminue et chaque cuisinière peut être vendue moins cher. Un constructeur automobile, par exemple, se sert du même type de moteur, de châssis et de boîte de vitesses pour construire différents véhicules. Dans l’économie numérique, des entreprises comme Uber et Airbnb profitent de l’ampleur de leur clientèle mondiale.

L’économie de gamme restreint les coûts en regroupant différentes activités au même endroit. Amazon est devenue un magasin à rayons numérique qui vend toutes sortes de produits. Elle vend aussi les siens propres, comme le haut-parleur intelligent Amazon Echo, et offre des services de diffusion en continu de musique et de vidéos.

L’économie numérique est aussi devenue l’économie des petits boulots, pratiquée souvent au détriment des travailleurs. Au lieu d’avoir un emploi permanent avec salaire régulier et avantages, le travailleur est rémunéré à la tâche. Un chauffeur de Lyft, par exemple, n’est payé que pour chaque course. Contrairement au salarié permanent, il n’a pas de prestations ou de congés de maladie, ni aucun des filets de sécurité qu’offre le travail traditionnel.

Comme le musicien payé à l’engagement ‒ gig en anglais, d’où vient l’expression gig economy (économie des petits boulots, économie à la demande) ‒, de nombreux artistes ont vu fondre leurs revenus parce que leurs produits sont offerts gratuitement en ligne. Les services de diffusion en continu comme Spotify permettent au consommateur de faire jouer une chanson à succès autant de fois qu’il le veut, mais le musicien y gagne peut-être moins de 50 $ et voit dégringoler ses ventes d’albums. Des milliards de dollars dépensés en publicité sont aussi passés des journaux aux géants du numérique comme Google.

Incidence sur le climat

Avec des expressions comme « dans le nuage » et « assistant virtuel », l’économie numérique peut sembler un concept écologique, sans empreinte majeure sur l’environnement. Toutefois, dans un rapport de 2013 intitulé The Cloud Begins with Coal, Mark P. Mills observe que le secteur mondial des TIC consomme autant d’électricité par année qu’en produisent le Japon et l’Allemagne réunis, ou qu’il en a fallu pour éclairer le monde entier en 1985, ce qui équivaut à près de 10 % de la production d’électricité mondiale.

Mills a calculé que certains téléphones intelligents consommaient 361 kWh par année, tandis que certains réfrigérateurs consommaient 322 kWh. Et si la plupart des ménages n’ont qu’un seul réfrigérateur, ils peuvent avoir plusieurs téléphones intelligents, tablettes et ordinateurs, souvent branchés en permanence.

Monnaie numérique

Une des plus récentes nouveautés de l’économie numérique est la monnaie virtuelle ou cryptomonnaie, un avoir numérique avec lequel on peut acheter des biens ou des services, habituellement en ligne. Contrairement aux devises nationales comme le dollar canadien, les cryptomonnaies comme le Bitcoin, ou la Libra que projette Facebook, ne sont pas régies par des banques centrales ou des gouvernements. (Voir aussi Politique monétaire.) L’anonymat qu’elles procurent est plus grand que celui d’une transaction par carte de crédit ou d’un virement électronique d’argent.

Si un grand pan de l’économie globale délaisse les devises nationales pour passer aux monnaies virtuelles et aux cryptomonnaies, les États n’auront plus d’emprise sur cette partie de leur économie. Il pourrait s’ensuivre des échanges encore plus libres, avec des devises transigées purement au cours du marché, ou des fluctuations incontrôlables, aucune autorité centrale n’étant plus en mesure d’en fixer la valeur. De même, les transactions en ligne pourraient devenir plus anonymes, facilitant d’autant le blanchiment d’argent et le marché noir. (Voir aussi L’informatique et la société canadienne : Web profond.)

Enjeux et perspectives

L’économie canadienne est une des plus avancées dans l’ère numérique. La grande majorité des travailleurs canadiens utilisent chaque jour Internet, dont l’influence grandira à mesure que les connexions à grande vitesse s’étendront aux régions rurales. Avec l’économie numérique viennent de nouvelles perspectives, mais aussi de nouveaux risques.


Lecture supplémentaire

  • Erik Brynjolfsson et Andrew McAfee, Le deuxième âge de la machine : travail et prospérité à l’heure de la révolution technologique (2015).